La "Mémoire" de Gérard
Il y a des choses très importantes qui se disent et qui s'écrivent
en ce moment.
"Avec la guerre d'Algérie, l'univers des Européens
d'Algérie devait s'effondrer, tandis que l'exil du pays en 1962
annonçait une deuxième rupture et la fin tragique de leur
communauté, désormais privée de tout étayage
territorial, dépouillée de ses référents
culturels et destinée à se diluer dans la société
française. Car, en quittant l'Algérie, les pieds-noirs
ont perdu tout à la fois leur terre et leurs racines et se retrouvent,
en France, doublement étrangers, sur fond de deux ruptures :
celle des ancêtres venus en Algérie, considérée
a posteriori comme l'acte fondateur de leur communauté, et celle
du retour forcé.
C'est cette double rupture, faisant ici figure de répétition,
qui, entre autres choses, a engendré une défaillance de
la mémoire, une difficulté à transmettre un passé
devenu trop problématique pour constituer au présent le
socle d'une identité qu'aucune nostalgie ne saurait restaurer.
Deux motifs essentiels apparaissent, qui déterminent rétrospectivement
les limites du groupe et l'ambiguïté qui le constitue :
d'un côté l'expérience du double abandon-abandon
de la patrie, incapable de nourrir et de soutenir les siens, condamnés
par deux fois à émigrer ; et de l'autre, le vécu
commun de la marge en Algérie, et par rapport aux Français
de métropole et par rapport aux Algériens. Et c'est sans
doute cette ambiguïté-là que les pieds-noirs que
j'ai rencontrés ne peuvent ou ne veulent pas transmettre à
leurs descendants. La plupart d'entre eux estiment qu'ils n'ont, collectivement
du moins, aucune continuité à entretenir. Ainsi, la parenthèse
qu'a constituée leur histoire et leur communauté,
devenues fictives, se refermera définitivement à la mort
du dernier pied-noir."
pieds-noirs mémoires d'exils de Michèle
Baussant, éditions Stock septembre 2002.
Le pire c'est que cette prédiction constatée risque bien
de se réaliser, faut-il que nous nous donnions, d'autorité,
une nationalité " d'Algérien entre parenthèse"
ou de "Pieds-Noirs entre parenthèse" ou encore de "Romanibaniste
entre parenthèse" pour avoir l'espoir d'une continuité
entretenue et d'une identité restaurée ?
Chounet "Romanibaniste entre parenthèse".
Lhistoire des peuples, dit-on, est ce passé
écrit dans les mémoires des générations
présentes et futures. Cest dans le même mouvement,
lacte et le produit dune transmission de faits, de leur
représentation, dun imaginaire symbolique et dune
mémoire collective, accomplie par les aînés en faveur
des plus jeunes.
Morsli Mahieddine
Très bel article dans Elwatan du 30 03 2005 à lire absolument,
cest une grande leçon dhistoire pour tout le monde.
http://www.elwatan.com/2005-03-30/2005-03-30-16258
Les racines
En analysant la plupart des mobiles qui dirigent lhomme, il ressort
que ses racines se trouvent dans lhistoire de sa vie. Ce vécu
est enregistré par le système nerveux et conservé
au fil du temps. Il faut donc que lhomme apprenne à vivre
le présent avec ce passé qui subsiste, qui saccroche
et qui nest pas toujours facile à porter.
Dalila Arezki " Lidentité Berbère "
éditions Séguier décembre 2004
Nos racines Algéroises selon Jean Brune
"Et tous regardent rentrer les chalutiers qui dansent dans les
vagues hargneuses des crépuscules d'hiver, parce que le chalutier
représente toujours pour ces latins qui naissent avec les cheveux
teintés par l'iode et les lèvres déjà salées,
le fabuleux bateau des pêches miraculeuses !"
Cité par Edgar Scotti et Joseph Palomba dans "La pêche
et les pêcheurs en Algérie" Avec laccord
de Bernard Venis.

La mémoire et les racines selon Jean Brua
Quest-ce que vous se croyez ? Que nous on flotte
en lair
Pareils à des ballons dla famill Mongolfière
?
Quun jour oui, un jour non, on se pos ousquon peut
Comm i nous pouss le vent, et pas comm nous on veut
?
Ho ! lami, ça vas pas ? Arrégare à mon pied,
Que si jme retiens pas, assaoir où jtle mets.
Tout noir il a venu, commi fait lartichaut
Quand on la enlevé daousquil avait chaud.
Laute aussi, oir-moi ça, i se tient le cafard
Comm sil aurait marché dessur un calamar.
Tout ça, rapport à quoi ? Rapport à les racines
Quelles nous charrient la sèv kif kif un pipeline
Et que si tu les coupes, force à force, cest forcé,
I lui vient le sang noir, à le pied déchessé.
Ah ! Si tu laurais vu, du temps de ses vingt ans
Pétrête moins, pétrêtre plus, enfin, ça
fait longtemps
Ce pied, quon la planté cent trente ans en errière
Ce pied quil a tant bien fait son trou dans la Terre
Ce pied, que ses racines, ells étaient si profondes
Quun jour, ells ont percé dlaut côté
à le monde,
Au miyeu dun miyon de miyards des Chinois,
Que, sans même le saoir, i marchnt la tête en
bas,
Et que, de oir cett plant pousser den bas en haut,
I zont crié : mirac ! et gloir au grand Mao
!
Ce pied qui, ce pied que, avec gloire et bonneur
Pluss raciné que lui, si tu le ois tu meurs.
Edmond, il aurait dit, par malic : " corneillé "
(lillusion, à vous autes, je vas pas la spliquer
A rapport que Racin, quâ mêm qucest
un caïd
I sla pas parodié comm lauteur à
Le Cid).
Aujordhui, ça fait rien : ou Racin ou Corneille,
Ou Oreste, ou Roro, ou nous autes, cest pareil.
Nos pieds, i zont du cur. Qui soyent en rangs par
douze
Ou par cent, ou par mille, comm les grains du couscous,
Là ousqui zont marché, ell a resté,
la trace.
Je sais : ya des falsos qui oudraient quon slefface
?
Laiss-les qui frottnt encore pendant cinquant
millans.
Au plus qui vont frotter, au pluss ell brill longtemps.
La moral dcett histoir, yen a pas pour
une heure
Just en quaranthuit pieds, jvous la sors de bon cur
:
Au couteau, cest facile à couper, une
racine.
Mâ, mêm qui reviendrait de Gaull, ou bien
Azrine,
Que un i tire en haut et laut i pousse en bas,
Pour larracher dla terr, ou dla têt, cest
zbouba !
La "Mémoire"
de Gérard
La Côte dAzur
En quittant lAlgérie, nous avons fait le
choix de Cannes pour résider pour la bonne raison quun
oncle sy était déjà exilé, non le
mot nest pas trop fort, et que partant nous avions
un point de chute.
Dire que, ce choix nous ne lavons jamais regretté, serait
enfoncé une porte ouverte, même si, sur la Côte dAzur,
les inconvénients abondent. Pour sen convaincre il nest
que de constater le nombre de mutations refusées de petits fonctionnaires,
pas de préfets bien évidemment qui sont eux
logés aux frais de la princesse, car les loyers y sont aujourdhui
exorbitants, mais à l'époque en 1962, même sils
étaient de lordre de trois fois celui que nous payions
à Saint Eugène, ils étaient encore abordables.
Il faut savoir aussi que le soleil, dont nous profitons largement, est
déduit du salaire mensuel alors que les denrées alimentaires
sont aussi onéreuses quà Paris, ou par contre les
salaires sont majorés pour évacuer langoisse, du
côté de Courchevel en hiver ou de
Cannes ou autres
cités balnéaires azuréennes de son choix.
Les inconvénients abondent, mais, pour rester objectifs aussi,
disons que la douceur du climat efface bien des choses, que la Méditerranée
à longueur dannée sous le nez, des vacances au soleil
gratuites en quelque sorte ; la neige lhiver, pour ceux qui aiment
cela, nest quà 60 ou 70 kilomètres et ne nécessite
pas dhôtel.
Tout cela na pas de prix. Cest le côté ineffable
de la Côte dAzur, vécue de lintérieur.
Une petite Algérie, en plus guinder, plus strass, plus classe,
le luxe dans toute sa splendeur avec yachts somptueux dans les ports,
ce quil est convenu dappeler des capitaux flottants. Et
de voir, sans en bénéficier, les derniers modèles
de Ferrari, Porsche et autres babioles denfants gâtés
dans les parkings des palaces de la Croisette.
Pour ma part, jhabitais quasiment en face du casino Lucien Barrière,
aujourdhui disparu et remplacé par le " Bunker "
du Festival du Film de Cannes, et je travaillais à lépoque
à la Société Générale qui est
elle non pas quasiment mais en face dudit casino, lequel a été
reconstruit dans le " Bunker " pour rassurer les joueurs impénitents.
Avec un collègue pied-noir, mais Bônois devant léternel,
nous étions chargés de transporter les fonds dudit Casino,
car bien évidemment celui-ci avait ses comptes à la banque
la plus proche, question de commodités. Par conséquent
la S.G.
Or donc, nous deux avec nos 26 ans tout neufs, nous remplissions nos
poches de billets de banque ensachés la plupart du temps et en
liasses par dix avec des caoutchoucs, quils nous fallaient compter
avant de partir et recompter sous les yeux du trésorier du Casino.
À tous les deux, cétaient 100 millions de francs,
je parle en anciens francs de Gaulle-Ruef, auxquels nous devions faire
traverser la Croisette, pedibus corpus et munis dun seul petit
revolver ridicule la veille des grandes fêtes annuelles, Pâques
et Noël, pour être précis. Et trois jours après,
nous faisions le chemin inverse, non pas avec 100 mais 300 millions,
quil nous fallait compter et recompter, sans risques derreur,
dun côté et de lautre de la Croisette. Nous
qui ne gagnions péniblement que quelque 666 francs lourds mensuels,
on sest dit plusieurs fois quon aurait pu prendre la Croisette
non pas dans le travers mais dans toute sa longueur en même temps
que la poudre descampette et se diriger vers la frontière
italienne toute proche, sans jamais bien évidemment nous résoudre
à cette extrémité. Nous étions tous les
deux, honnêtes, catholiques, apostoliques et romains. Récemment
des banquiers de haut vol mont dit que ce genre de transport na
plus cours aujourdhui, trop risqué, les fourgons blindés
ne me paraissent pourtant pas si sûrs quon le dit.
Sans compter que les célébrissimes physionomistes de ce
vénérable casino qui nous avaient ciblés, ne manquaient
pas de nous chambrer et de nous dire : " Et vous là, avant
dentrer veuillez déposer tout le contenu de vos poches
à laccueil, nous allons nous en occuper. "
Avec des rires gras, de connivence, car ils étaient chargés
de proscrire lentrée aux joueurs " interdits "
ou indélicats. Si, si, il y en a. Philippe Bouvard sétait
fait interdire volontairement lentrée de ces établissements
tant il avait tendance à se ruiner.
Pour résumer, un vieux Russe blanc qui grattait la guitare dans
les bistrots pour se faire quelques sous, et philosophe à ses
heures minterpella : " Que venez-vous faire sur la Côte
dAzur ? " " Moi, on me met dehors de lautre côté
de la Méditerranée, je viens y vivre ! " " Alors,
je vais vous donner un bon conseil, si vous voulez manger, il faut travailler,
mais, si vous voulez gagner de largent, il vous faut faire autre
chose. "
Gérard Stagliano
Index Mails
IL Y A DES " SPOUTNIK"
AUTOUR DE MON DÉSORDRE
Spoutnik. Un mot Russe débarqué un jour
dans mon monde pied-noir/blanc. Un mot sans concept pour moi en ce temps-là.
Je nétais pas encore un sujet, tout juste un objet, et
encore je nen ai pas la certitude.
Ainsi
Des greffons de souvenirs peuvent apparaître, sans crier gare,
au beau milieu de mes pensées.
Cest exactement comme dans la vie. Une pensée, cest
comme un cheval sauvage : ni maître, ni joug, ni bride et tout
ce qui peut lentraver. " Une pensée, même dans
laction ou le souvenir, ça tarrive. Et si ça
ne passe pas tout de suite, et bien ça revient, rapide et têtue
comme quand tu fais " bis " sur ton téléphone
à part que cest elle qui tappelle
"
Cest aussi un souvenir, une pensée. Une pensée cest
même souvent un souvenir, mais, déguisé, mis au
goût du jour, réorchestré par un magique sursaut
du saumon qui sommeille en nous.
Mes " spoutnik " seront en rouge.
Le pas lent de " lacteur " permet aux souvenirs de remonter,
sous le fard de la vie. (rouge)
Un " Petit Poucet-Saumon ", voilà ce que je
suis devenu.
Souvent les saumons, remontant le torrent, meurent. Pris, par un ours,
inconnu, affamé.
Ou bien, sarrêtant dans leur course, hésitants, ils
sépuisent avant la fin du voyage obligé.
Moi, dans ce voyage unique, je ne suis pas mort, mais incapable daller
plus loin, je suis redescendu avec le courant, jai rebroussé
chemin.
Figé.
Un désir fou dans le cur mais lesprit tétanisé.
Comment affronter tout ce passé ?
Je me suis terré.
Rien de morbide dans tout cela.
Un simple et grave sentiment
Depuis, je ne peux pas " ne-pas-penser-plus ", à lAlgérie,
à Alger, à lenfance, malgré cette carapace
blindée et protectrice , que les événements, le
service militaire, la France (le territoire), le monde du travail, la
vie, lâge, la santé,
Ont forgé à
mon insu.
Depuis mon départ dAlgérie en Janvier 62, appelé
pour faire mes classes sans retour possible pour raison dindépendance,
javais pris lhabitude de vivre en orphelin. Pendant que
je faisais mon devoir, mon pays, " ma terre " la vraie, avait
été abandonnée et moi aussi par la même occasion,
ailleurs, sans elle
Victime collatérale
Avec pourtant un embryon de famille. Femme, enfants, père, mère,
frère
Plus tard, à Paris, puis descendant vers le
Sud en différentes étapes, jai vécu en cercle
restreint avec mon épouse et mes deux enfants
. Jai
survécu, seul - à quatre - endurci dans cette logique.
En me taisant. En fuyant tout ce qui parlait de lAlgérie,
lévoquait, rassemblait autour, simulait dêtre,
commémorait en tambours et trompettes, écrivait sans dire
tout, mentait sur, déviait de, se trompait toujours
Et presque
obligatoirement ne faisait rien pour que notre " individuelle justice
" soit reconnue et laissée en paix.
En ouvrant ma mémoire, jai cru ouvrir une pochette surprise
pour adulte. Un " truc " qui nexiste même pas
Un miraculeux cadeau.
Depuis, avec mes souvenirs
Chaque jour de plus en plus, jai
chaud encore plus chaud. Chaud de cette chaleur que seul un déraciné
peut connaître lorsquil entend sa langue et se trouve ravi
par les odeurs, les couleurs et les bruits de son enfance " là-bas
en bas " de la carte.
Lété décuple les émois, les années
rendent les sens plus sélectifs.
Comme ils ont raison (seulement eux peut-être) les " ethno-psychologues
" lorsquils interviennent dans la langue de celui qui est
perdu et qui souffre.
Cétait pourtant le Français la langue de mon enfance
et celle de mon pays
Pourquoi les accents, charmants au demeurant,
des endroits où jai vécu depuis, sur le territoire
qui porte le nom de ma langue, na jamais pu combler lespace
et apaiser le manque ?
On ne mavait jamais prévenu que je serai létranger.
Toutes ces années passées jai, à un moment
ou à un autre, été obligé de prouver ma
nationalité. Mon père à 82 ans, pupille de la nation,
a dû le prouver lui aussi, juste avant sa mort
Mes enfants,
encore aujourdhui, sont soumis à ce genre de démarches.
Il a même fallu, comble de la tracasserie, au moment de prendre
ma retraite prouver que jétais un rapatrié
Donc, Français dAlgérie. Et tout cela devant des
employés municipaux ou autres, de bonne foi, qui mettaient en
doute le fait que lAlgérie, celle de ma vie, avait été,
il ny a pas si longtemps, un département Français
Ainsi je vivais, avec le poids de cette vie passée, mais sans
trace.
Cest vrai.
Cétait ma vie. Celle qui semble seffacer, se dissoudre
dans le temps, ce grand " gommeur ", ce permanent destructeur
de vies et de souvenirs, si, en ce qui concerne le souvenir, on ne prend
pas garde
Jai résolu de sortir de mon isolement, jai passé
la membrane qui me laissait sans passé, sans contact, sans attente.
Cest " con " le souvenir.
Il suffit de " penser ".
Cest comme le Loto
Cent pour cent des gagnants ont joué
!
Le souvenir sera toujours plus flou quexact. Il sera ce que chacun
dentre nous en fera
Mais il sera.
Cest très important
Comme sont importantes toutes
les mémoires.
Cest comme dans ces films où le personnage roule sur une
route toute droite jusquà une station-service perdue dans
le désert. Tout est vide et seule une radio, très lointaine
et poussive, vient donner un soupçon de relief au décor
monochrome
On peut y trouver une foule denseignements adaptables à
toutes les époques et, pour celui qui veut bien se prêter
à lanalyse, trouver des réponses à certaines
interrogations dactualité.
Puisque depuis longtemps mes pieds ne caressent plus son sol et que,
mes sens ne vivent que dans son souvenir
Aujourdhui, jen
suis sûr, si quelque chose devait me manquer ce nest pas
lAlgérie, cest lamour de lAlgérie.
Toutes les " Algéries " des hommes dignes et sincères.
Les brochettes étaient bonnes sur le " fil de fer "
à Fort de leau.
Et les corps des " Africains " sur les baïonnettes en
14 et en 39 ?
Aujourdhui, je suis de retour au pays de ma mémoire ! Une
dernière chose.
Certains disent : Il y a dautres pays.
Jai essayé.
Il ny en a pas beaucoup.
Philippe Guey
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