Algérie. L'Archevêché.
Bains Romains. Près d'Alger.
Ma rencontre avec la mer, dans mes plus
lointains souvenirs, se situe au large d'une rive d'Algérie,
entre le ciel et l'eau. Ma main gauche s'accroche à l'épaule
gauche d'un fantastique nageur de fond qui m'entraîne de plus
en plus loin. Je n'éprouve aucune crainte. Tiens-toi bien, gronde
mon oncle Charles. J'ai trois ans. Sur les falaises, mes parents, gens
non de la mer mais des hauts plateaux sétifiens, s'inquiètent.
Personne ne résiste à l'oncle
Charles. Je lui dois quelques bonnes raclées mais aussi et surtout
mon attachement viscéral aux horizons sans fin, mon goût
des rochers solitaires et de l'abandon aux quatre éléments.
Les coups de soleil, que de souvenirs
! Commençons par ceux de l'enfance, dans les années 1930-40,
à une époque et dans un contexte où les soins du
corps et de la peau s'inscrivaient dans ce dédain seigneurial
qu'il était de bon ton d'afficher à l'égard des
gnian-gnians et des petites natures.
Avec qui évoquer la passion solaire
de l'enfance, sinon avec ma cousine Minou qui figure, sur bien des photos,
avec moi, son aînée de quatre ans. Mer et soleil, pour
nous, étaient inséparables. Toutes couleurs dévorées
par la lumière éblouissante, dans l'éclatant triomphe
du feu, nous nous sentions chez nous.
Comme dans toute passion, la prudence
n'existait pas. Non loin d'Alger, aux Bains Romains, lieu dit L'Archevêché,
nous nous adonnions à la chasse aux crevettes, accroupies au-dessus
des trous d'eau, sous le soleil d'Algérie, pendant des heures,
au mépris total des 35 degrés à l'ombre et des
séquelles nocturnes.
La nuit, dormir devenait impossible.
Couvertes de brûlures sur tout le corps, nous tournions et retournions
dans des draps toujours trop chauds et irritants. Les sensations cuisantes
nous réveillaient. Bras, jambes, cuisses avant et arrière,
dos et visage, toute notre anatomie prenait la couleur des homards cuits.
Il n'était pas question de geindre !
Reproches et punitions se seraient ajoutés aux souffrances :
- Comment ! Vous n'avez pas huilé
votre dos ! Vous êtes restées sous le soleil combien
de temps ? Et sans chapeau ? Vous serez punies ! Fessé chaude
ou fessé froide, au choix, et vous resterez dans votre chambre
avec vos devoirs de vacances !
Beaucoup plus sage était d'attendre,
stoïquement et sans se plaindre, l'évolution normale du
problème, la peau boursouflée qui peu à peu se
détachait, et partait en larges plaques, sorte de mue que nous
attendions avec plaisir, en l'étirant lorsqu'elle était
à point.
-Rappelle-toi nos soins à la sauvage,
me téléphone ma cousine, quelques longues décades
plus tard.
Comment ? Tu as oublié les kilos
de tomates pressées à la hâte sur nos plaies, dans
la nuit.
De nouveaux coups de soleil ne tardaient
pas à remplacer les précédents, pendant la pêche
des oursins sous quelques centimètres d'eau, ou les randonnées
en kayak, ou simplement la planche, voluptueuse nage-farniente, allongée
droite sur le dos, la tête dans le prolongement du corps, les
bras bien étendus en croix-balancier, afin de sommeiller sans
crainte au fil des vaguelettes en se laissant porter et déporter.
Il n'existait pas dans ces temps, pour
nous, d'exposition volontaire, consacrée à la "bronzette".
Celle-ci venait toute seule, sans être recherché.
Et maintenant, longtemps, bien longtemps
plus tard, tous ces souvenirs d'imprudences ont marqué ma peau.
Une peau délicate et sensible, une peau claire de blonde un peu
rousse, une peau de satin. Des milliers de petites tâches brunes
témoignent de leur origine solaire sous un des soleils les plus
violents qui soient, celui d'Afrique.
Qu'elles soient aussi le témoignage
de mon appartenance à la grande famille des Bainsrominois dont
je m'honore de faire partie et que, grâce à Chounet, je
peux saluer ici avec beaucoup d'affection !
Denise Valero-Boulet
Deniseboulet@aol.com
http://denisevb.free.fr/