Ce qui nous reste, en fait, de plus identifiable de notre passé
en dehors de l'accent, c'est ce parler qui faisait sourire le visiteur,
ce pataouète avec ses expressions imagées
qui affleurent toujours avec plus ou moins de vigueur dans notre langage
quelque quarante ans plus tard.
Notre syntaxe aussi fautive que possible qui faisait que, traditionnellement,
nous construisions nos phrases autrement en mettant couramment la phrase
complément avant le verbe, en recourant ensuite au double sujet,
quitte à modifier le « il » en « y ».
L'exemple type de ce que je viens d'énoncer est le suivant :
« Le cimetière (ou cimitière) de Bône,
il est tellement beau que, l'envie de mourir, y te donne ! »
Dans la célèbre « Parodie du Cid
» d'Edmond Brua, un fin lettré, que nous avons
bien connu, puisqu'il était rédacteur en chef du Journal
d'Alger, le journal où papa était Administrateur général,
en cite une autre aussi savoureuse après, non le soufflet de
Don Gormas, mais le coup de spardegna (l'espadrille
) de Gongormatz qui fait dire à Roro (Rodrigue)
:
« La honte, à la fugure, elle me monte. Faut
que je vas laver l'affront. »
Une autre phrase aussi courante : « Garde le, au
petit ». Une syntaxe dont j'aurais eu beaucoup de
mal à me débarrasser, non pas qu'elle me gênât
vraiment, mais qui faisait que les Français (ou Francaouis) me
reprenaient sans cesse.
Certes, vous me rétorquerez que dans la Parodie du Cid, ladite
syntaxe est très exagérée et que nous ne parlions
pas comme cela. Au plus profond de Bab-el-Oued, des gens qui parlaient
beaucoup comme cela, reprochaient à la pièce de théâtre,
qui eut un énorme succès, de les ridiculiser à
l'excès. Je veux parler de « La famille Hernandez
» avec un Robert Castel, hors du commun, dans
ladite exagération de l'accent, comme de la syntaxe.
Je veux bien, nous ne parlions pas tous comme cela mais beaucoup d'entre
nous, oui. À l'université, un copain, Georges Boumendil,
citait souvent les phrases tordues, entendues par son père, boucher
au Marché de Bab-el-Oued, dont au moins deux savoureuses entre
mille :
une bonne dame à qui le boucher demandait des nouvelles de ses
enfants lui répondit : « Je les ai laissés
à la pépinière ».
Et lui, sournois, de lui répondre : «
Ils vont bien pousser alors ».
Et un autre, qui se faisait cirer les chaussures par ces petits cireurs
des rues munis d'une simple boîte de bois, sur laquelle on posait
la chaussure aux fins d'astiquage, lui laisse tomber : «
Que fais-tu là à cirer mes chaussures, pendant que ta
mère est couchée avec un lumbago ?»
Et le petit cireur maghrébin de l'insulter, des pieds à
la tête, en croyant que lumbago était un Italien.
Dans les rues de Bab-el-Oued, toujours, une autre phrase lancée
depuis le balcon à un garnement errant dans la rue : «
Fernand, entention, arrive vite, le spaghetti y monte ! »
En clair, l'ébullition étant à nouveau à
son comble, il fallait servir ledit spaghetti al dente qui se devait
d'être consommé rapidement.
Et, pour finir en beauté, le monologue du Roro, dans la Parodie
du Cid :
« Traversé jusqu'à l'os du coeur,
L'amour, y me retient, le de'oir y m'appelle
La querelle à papa faut qu'j'en fais ma querelle
Pour un p'tit coup de soufflet qu'y s'a pris par erreur
Atso ! C'est rigolo comm' la vie elle est triste
Je viens antitoutiste ! »
Gérard STAGLIANO

Je t'envoies à tout hasard la photo de l'auteur
de la parodie du cid, Edmond Brua, au cas où tu souhaiterais
en illustrer mon article sur le pataouète. C'est le plus à
gauche avec un rond de flash d'époque sur le ventre, les deux
autres sont mes parents lors d'une réception du Journal d'Alger.
Gérard STAGLIANO

Edmond Brua : l'auteur de la "Parodie du Cid"
arborait une élégance rare qui exigeait toujours le nud
papillon comme ici. À le voir on n'imaginait pas qu'il ait pu
écrire la Parodie du Cid ou les Fables Bônoises au vocabulaire
si imagé de la Bassetta.
Gérard STAGLIANO