Nous sommes tous partis dAlgérie
un jour maussade du printemps 1962 pour un voyage sans retour. Mais
outre la valise en carton ou la cantine militaire, nous avons tous emporté
avec nous des images de bonheur et aussi et surtout, sans trop le savoir
la plupart du temps, une réserve inépuisable dodeurs
mémorisées.
Qui a pu oublier en effet
cette exquise senteur du maquis des collines algéroises ? Ces
cistes et ces myrtes, qui sassociant au lentisque
faisaient de nos cueillettes de cyclamens des harmonies olfactives délicates
et enivrantes. Toutes ces notes agrestes mélangées enchantaient
les narines et, quand au détour dun bosquet, lhumus
du sol doù, bientôt, surgirait le " sanguin "
bien tendre, ajoutait sa petite note terreuse et phénolique,
la fragrance sylvestre était alors complète et faisait
que, tout à coup, nous navions plus envie que la journée
se termine.
Nous rentrions pourtant un peu honteux toutefois
davoir cueilli le cyclamen.
Jai, en effet, toujours ce sentiment de culpabilité quand
jôte la vie dune fleur sauvage et particulièrement
de celle-ci. Cette gentille corolle, qui fait littéralement une
acrobatie en courbant son échine pour mieux remonter ses pétales
vers le haut, nest jamais aussi gracile que bien plantée
sur son bulbe, à labri de son humidité nourricière.
Et le spectacle affligeant dun bouquet tuméfié,
quon plaçait dans un vase, quand cela nétait
pas malheureusement dans un verre à moutarde, me navrait dautant
que jétais encore sous le charme du cyclamen fièrement
dressé, parmi ses belles petites feuilles aux harmonies de verts
différents, bien à lombre de ses lentisque et myrte
protecteurs. La seule circonstance atténuante, que jaccordais
alors au bouquet de cyclamens, était sa concentration en odeurs,
alors addition de celles de 30 à 40 fleurs, et sa si subtile
couleur violine. On dit dailleurs souvent cyclamen, le nom devenant
adjectif, pour définir ce type de coloration.
Nous rentrions le soir
toujours très fatigués, mais en même temps très
odorants. Il était facile en effet de constater lénorme
supériorité olfactive du lentisque, qui imprégnait
nos vêtements et épidermes. Comme nous, les bambins ou
adolescents, finissions toujours par une guérilla de sarbacanes,
dont la munition était la baie rouge de lentisque,
nos bouches étaient noircies par la gomme, exsudée par
les baies, et nos vêtements, que les rameaux fouettaient lors
de nos courses, ramenaient la note très verte jusque dans la
penderie familiale. Cette invasion odorante nétait pas
très appréciée par nos ménagères
de mères, qui ne faisaient pas forcément partie des promeneurs.
La réprimande était alors à la mesure de la " pollution
" olfactive, mais elle nempêchait pas la longue nuit réparatrice
et les beaux rêves engendrés par de telles journées.
La mer non plus nétait
pas avare dodeurs exquises. Celle, exhalée par ma petite
plage de galets humides, toujours à lombre de mon boulevard
Pitolet natal, était dune subtilité si fine quelle
ma poursuivi toute ma vie. Elle était due pour lessentiel
à la présence de posidonies mortes éparses
sur les galets et à de minuscules carcasses de petits crustacés.
Elle était tout à la fois très iodée, musquée
et légèrement phénolique, mais certains jours,
ou plutôt à certaines heures, très puissante. Je
lai " retrouvée " souvent à
un virage très particulier de lusine de parfumerie naturelle,
où jai effectué toute une carrière professionnelle.
Elle me surprenait, à proximité du stockage des infusions
de musc, dambrette, de vanille ou de castoréum. Cétait
alors un choc olfactif violent, qui me transportait instantanément
sur mes galets humides, à lombre du boulevard, à
plus de 800 kilomètres de mon lieu de vie du moment.
Sur cette même plage,
un certain matin dété, des camarades, plus âgés
que moi à lépoque, avaient pêché une
somptueuse " bouillabaisse ". Ils avaient alors
déposé leur panier dosier rempli de girelles,
vidroits et racaos sur les galets humides de la plage. Tous ces poissons
multicolores offraient ainsi Le spectacle dune palette de couleurs
extraordinairement diversifiée. Mais surtout cette belle pêche
était agrémentée dune odeur marine très
fine, apanage de poissons bien frais, " sortant de leau ".
Jai, bien sûr, toujours gardé en mémoire olfactive
cette note particulière. Et je me surprends souvent, encore aujourdhui,
à mettre le nez sur du poisson frais exposé à létal
dune poissonnerie, de manière à retrouver le charme
olfactif ressenti ce jour-là.
Je magace dailleurs très vite
quand jentends la phrase sempiternelle, prononcée par des
gens pour moi ignares, " qui naiment pas le poisson ",
parce que disent-ils : Cela sent mauvais. Non, le poisson frais
ne sent pas mauvais, il sent au contraire délicieusement bon,
quelle que soit lespèce exposée. Mais je reconnais
que, dans la grande majorité des cas, les étals de poissonnerie
de France, peuplés de poissons à la fraîcheur plus
que douteuse, sont souvent nauséabonds et ce, à ma grande
consternation.
Nous pouvons continuer à
explorer les notes marines en imaginant un panier doursins bien
rempli. Les oursins exhalent
alors, bien que vivants, en faisant gesticuler leurs innombrables piquants,
une superbe odeur très particulière, très iodée
et reconnaissable, entre toutes, les yeux fermés. Là encore
la
palette colorée est somptueuse et senrichit, après
louverture des crustacés, du corail orangé, rouge
carmin ou jaunâtre des " tranches ", que nos
petites cuillers ou nos morceaux de pain vont mettre à mal. Il
y a en plus le goût, qui intervient lors de la dégustation,
en même temps que lodeur, qui elle, varie encore par rapport
au panier déchinodermes vivants et entiers. Cela ressemble
à un feu dartifice de nuances odorantes, qui envahit mais
très délicieusement nos narines
et comble nos papilles.
Quand on se souvient que
les oursins, en Algérie du moins, étaient souvent présentés
sur un lit dalgues
particulières, on devine une autre petite harmonie olfactive
due à celles-ci. Il sagissait de Cystoseires (Cystoseira
stricta), qui présentent une forme en grappe de raisins et une
très belle couleur jaune vert. Mettez votre nez dans une grappe
de cette algue fraîchement cueillie et appréciez la note,
vous ne serez pas très loin du fameux septième ciel.
Pour rester dans les algues,
ma mémoire olfactive est toujours sous le charme dune marée
basse dans le petit paradis marin que représente pour moi lîle
de Jersey. Nous venions darriver à Saint-Hélier
et après avoir loué un véhicule, nous avons commencé
une exploration méthodique de lîle. En direction
de lest de la capitale, nous avons suivi la route du bord de mer
et sommes arrivés vers onze heures du matin sur un petit port
de pêche à marée basse. Dès la sortie de
lautomobile, nous fûmes littéralement transportés
par une puissante note marine, iodée, voire musquée, qui
était un pur enchantement. Je suis resté une bonne demi-heure
à renifler ce paradis des sens, faisant le tour des quais. Jeus
le plus grand mal à grimper dans la Renault 5 neuve, que nous
avions louée et dont, en dautres temps et lieux, jaurais
peut-être apprécié les odeurs de plastiques et skaïs
neufs. Mais vraiment ce ne fut pas le cas ce matin-là.
Dautres fragrances viennent enrichir mes
souvenirs denfant ou dadolescent !
Je me souviens toujours des
ragoûts de ma grand-mère maternelle, qui mijotaient doucement
dans la cocotte familiale. Ils montaient de ce récipient une
symphonie dodeurs, dues pour lessentiel à la feuille
de larbuste roi, qui porte le joli nom de Laurier Noble.
Je salue ladjectif, il est rarement aussi bien porté que
par Laurus nobilis. Froissez donc gentiment une feuille de laurier à
peine cueillie de la branche et humez-en les débris. Vous êtes
alors très proche de lextase et pouvez apprécier
une des notes naturelles les plus accomplies, qui soit. Jai longuement
appris à mes enfants, quand ils étaient en bas âge,
à sentir systématiquement les différentes merveilles
olfactives que sont le laurier, le thym, le romarin, la marjolaine,
la sarriette, la lavande, le ciste, la myrte, les menthes poivrée,
pouliot ou crépue, qui font des collines azuréennes des
champs dexpériences olfactives enchanteresses.
Mais la reine des
odeurs en ce domaine très particulier de la Provence me paraît
être sans conteste le Chèvrefeuille sauvage (Lonicera caprifolium).
Il pousse en liberté dans les Alpilles et les contreforts des
Alpes. La fleur, plus petite que celle du cultivé, exhale une
odeur lourde, jasminée, aux relents de vanille très subtils.
Cest celle dun parfum quasiment complet, qui est due à
dame nature et seulement à elle. Si vous passez près dun
bosquet de chèvrefeuille, ne ratez surtout pas loccasion
dapprocher le paradis.
Nous pouvons maintenant faire un tour du côté
des animaux terrestres. Jai en effet la plus grande nostalgie
des odeurs de ferme.
Dans la propriété
Nocchi, aux Deux-Moulins,
il y avait une ferme merveilleuse pour mes yeux et mes sens de gosse,
qui séveillait à la vie. Lenclos enfermait
quasiment tous les animaux de basse-cour et il jouxtait un autre réduit
où gambadaient des porcs dun rose fascinant. Nous restions
des heures, les yeux écarquillés, à scruter le
coq dominateur, les poules craintives, les pintades caquetantes, les
canards assourdissants ou les fières oies, qui ne gardaient pas
le Capitole. Et de cette foule bigarrée sélevait
une délicieuse odeur de fientes. Cétait subtil,
animal et très puissant mais agréable à humer.
Cette odeur est très ronde, comme disent les spécialistes,
et depuis jai dans le nez les odeurs très agréables
pour moi de fiente de basse-cour, de crottin de cheval ou dâne,
de migon de moutons ou même de bouses de vache. Seule la chèvre,
pourtant très odorante par elle-même, ne nous offre dans
sa célèbre crotte ronde que peu de rêves odorants.
Le crottin frais présente sûrement la note la plus attractive
et la plus fine. Dans tous ces cas dolfaction, je vous demande
de vous référer, comme pour le poisson, à des émissions
très fraîches. Encore que pour le migon et le crottin,
la longévité apporte, peut-être, des nuances olfactives,
pleines de charme.
Aussi professionnellement, quand jai eu
toute liberté, jai pu faire des extractions expérimentales
dodeurs fécales très intéressantes. Malheureusement
aujourdhui en parfumerie naturelle, les problèmes de vache
folle et de trembleuse de mouton ont réduit à néant
le devenir dodeurs animales. Ils ont même mis fin au règne
sans partage des ténors établis, quétaient
le musc du bouquetin porte-musc, le castoréum des poches de castor,
la crème de civette et lambre gris, curieuse concrétion
stomacale du cachalot. Les produits parfumant dérivés
de ces ex-têtes daffiche du parfum animal, aux vertus aphrodisiaques
avérées, ne sont malheureusement plus autorisés
en parfumerie fine. Pour moi cela ressemble à un désastre
!
Mais quelque part dans mon
subconscient, quelques neurones spécialisés me gardent
intact le souvenir de ces enchantements olfactifs animaux, qui ont bercé
mes vertes années et mes débuts professionnels.
Nous allons nous quitter sur un rappel indispensable
pour le professionnel des odeurs naturelles que je suis. Je ne vous
ai parlé que de notes, qui vous sont directement accessibles
dans votre vie de tous les jours. Mais sachez que vous navez malheureusement
pas accès facilement à la grande noblesse olfactive que
sont les absolues florales.
Les absolues sont dérivées des concrètes
florales, obtenues par des extractions au moyen de solvants volatils.
Le solvant, une fois évaporé par des moyens sophistiqués,
laisse une pâte onctueuse très parfumée, qui porte
le nom de concrète. Cette concrète, elle-même traitée
par lalcool éthylique, est rendue soluble dans ce solvant
et prend alors le nom dabsolue. Celle-ci est liquide et très
colorée et dégage une très puissante odeur, très
concentrée du végétal traité. Labsolue
jasmin est bien sûr la reine incontestée de ce métier
mystérieux quest la parfumerie de luxe. Mais ses rivales
que sont les absolues de rose, de lavande, de lichens, de ciste ou de
feuilles de violette, voire de cassie ou de chèvrefeuilles lui
tiennent la dragée haute et en étonneraient plus dun
dentre vous, si je pouvais vous les faire découvrir. Jai
eu cette chance pendant trente-cinq ans de montrer la palette extraordinaire
des odeurs naturelles à des visiteurs dusine de parfumerie,
qui repartaient littéralement enivrés, fascinés
et ensorcelés par la richesse et la complexité des trésors
olfactifs présentés.
Olfactivement vôtre.
Marc Stagliano
Index Mails
Odeurs d'école
Jai gardé un souvenir vivace des odeurs, qui régnaient
à lécole. Mes neurones olfactifs tout neufs étaient
alors très réceptifs à toute une panoplie dodeurs
caractéristiques de ce lieu. Il faut dire que jai eu la
chance de connaître ces très beaux bancs scolaires à
deux places, où la table de travail était solidaire du
banc lui-même, de sorte que lon se sentait, à deux,
un peu prisonniers du système. Il y avait dans un trou, situé
au milieu du haut de la table, ce très bel encrier de porcelaine,
véritable objet dart, rempli dencre violette. Nos
inévitables plumes sergent-major allaient et venaient tremper
dans cette encre et mon nez était bien entendu placer sur la
trajectoire du porte-plume. Lodeur âcre, phénolique,
typique de lencre, reconnaissable entre toutes, alertaient aussitôt
mes nerfs olfactifs tout en éveillant ma curiosité. Jai
toujours eu la sensation que le stylographe, cétait son
nom du début, qui nous fut imposé ensuite, ne transmettait
pas aussi bien cette odeur que nos élégantes plumes sergent-major.
Le phénol, qui est lantiseptique employé dans la
fabrication des encres, nest bien sûr pas étranger
à la puissance olfactive du produit. Dans la trousse ou le plumier,
nous avions aussi ces merveilleux crayons, dont le corps était
en bois de cèdre. Aussi dès que nos taille-crayons entraient
en action lors du renouvellement de la mine, nous percevions immédiatement
une délicieuse odeur boisée, légèrement
empyreumatique, voire sirupeuse, quand il sagissait de cèdre
de Virginie. Cétait quasiment divin et javoue avoir
eu tendance à tailler mes crayons plus que de raison. Aujourdhui
les crayons de mes petits-enfants ne dégagent pas dodeur.
Ils sont en vulgaire bois blanc sans grand intérêt olfactif,
quand ce ne sont pas des stylomines plastiques. Lencre des stylobilles
des écoliers daujourdhui ne les envoie dailleurs
pas plus au paradis. Seule la craie, si elle existe encore dans certaines
classes, peut rappeler les sensations odorantes de leur grand-père,
quand " il devait passer au tableau ", sous lordre péremptoire
des vrais instituteurs dautrefois. Jaffirme que la craie
dégageait une odeur poussiéreuse certes, mais entêtante
et que je reconnaissais toujours les yeux fermés. Nous avions
aussi lusage de la colle scolaire, qui, à lépoque
bénie de mon enfance, était fabriquée par nous-mêmes.
La même vieille grand-tante, qui nous emmenait à la cueillette
des câpres et nous apprenait ensuite à les confire dans
le vinaigre, nous avait aussi appris à " fabriquer "
notre colle. Il sagissait de récolter dans un premier temps
la gomme arabique sur les branches des innombrables Acacias farnesiana
de notre Algérie natale. Cette gomme, recueillie en petites boules
compactes, était ensuite savamment combinée avec leau
tiède dans des proportions bien étudiées pour devenir
ensuite une colle redoutablement efficace en classe. De ces récoltes
et de cette fabrication, ma mémoire olfactive garde un souvenir
agreste, balsamique et sirupeux attendri. Même le pot de colle,
en verre bien sûr, conservait ensuite un mélange subtil
de notes, où se côtoyaient lamertume de lamande,
le côté un peu citron de la gomme fraîche et la note
balsamique de toutes les gommes exsudées par les branches blessées
des résineux. Cétait olfactivement magique.
Le côté " odeur de pièce confinée
" des classes, quil fallait ouvrir pour y pénétrer
me sautait aussi aux narines quand je faisais partie des premiers à
y entrer. Dans celle-ci, je ne trouvais pas de quoi mextasier
olfactivement. Je range cependant cette nuance odorante dans ma panoplie
personnelle des odeurs scolaires dantan.
Jadorais aussi, est-il nécessaire de le dire, la note
suave des cartables de cuir neufs. Surtout, quand il sagissait
de cuir de porc. Il y avait dans cette formidable odeur une note subtile
dhuile de foie de morue, qui en faisait tout le charme. Quand
le cuir vieillissait, la note dhuile de poisson sestompait
en donnant plus volontiers ce quon appelle en parfumerie la note
de vieux cuir. Je profite de loccasion pour vous rappeler le célébrissime
parfum des années folles dont le nom était " Cuir
de Russie ". La note " cuir " était et est toujours
très recherchée en Parfumerie. Jai eu la chance,
en cours de carrière dobtenir des absolues à partir
de débris du cuir, traité dans les usines Hermès.
Le résultat olfactif faisait littéralement taper des pieds
de joie aux gens, qui avaient la chance de mettre leur nez sur la mouillette,
qui portait le parfum. Le projet était destiné aux usines
Jaguar Automobiles, qui désiraient souligner lambiance
intérieure des voitures aux fauteuils largement garnis de cuir.
Les cahiers et les livres, neufs lors de la rentrée, présentaient
eux aussi une note particulière, que je qualifierais volontiers
d " odeur de papier ", qui était et reste pour
moi agréable. Aujourdhui les mêmes livres présentent
une encre dimprimerie, qui non seulement nest pas très
agréable à sentir, mais en plus a tendance à attaquer
mes yeux, qui y sont quelque peu allergiques. Cest un phénomène
très désagréable.
Je pérore depuis un moment sur les bonnes odeurs de mes écoles
successives, mais je dois aussi traiter le passif. Il y avait des odeurs
assez nauséabondes à lépoque du côté
des vespasiennes, puisque cétait leur joli nom impérial.
Jai au plus profond de mes narines une odeur absolument effroyable
de cabinets malpropres dune de mes écoles, que je nai
jamais oubliée pour la bonne raison, que ma carrière ma
ensuite permis de fréquenter toute une collection de notes fécales,
ammoniacales, indolées ou scatolées, extrêmement
difficiles à supporter en produit pur. Jinsiste cependant
pour vous apprendre, ou vous remémorer, que ces odeurs deviennent
souvent très fines en doses infinitésimales. Vous en voulez
la preuve. Labsolue Jasmin (et donc aussi les effluves exhalés
par la fleur) contient un pourcentage non négligeable dindol,
qui ajoute à son charme de reine incontestée des odeurs
florales.
Olfactivement vôtre.
Marc Stagliano
Index Mails
2005, expo au conservatoire de lagriculture
"Le Compa" à Chartres.
"Lodorat, sens longtemps considéré comme
négligeable, est devenu, depuis quelque temps, très à
la mode, car il nous met en contact avec les êtres et les choses
de façon intime et profonde".
(Annick Le Guérer).
www.lecompa.com
Tiens donc, étions-nous quelque peu précurseur et dans
lair du temps ?
Chounet
Les Grands Disparus
Au début des années 60, jai dû être
touché par la grâce. En effet jai, en quelque sorte
pénétré, dans la caverne dAli Baba de lolfaction.
Engagé dans lune, sinon la plus grande usine grassoise
de Parfumerie, jai eu cette chance inouïe dintégrer
une usine entièrement dédiée à la fabrication
des produits naturels.
Et là, occupant une fonction enviable de Directeur Adjoint des
Fabrications, jeus la responsabilité des ateliers de transformation
des végétaux en produits utilisables en parfumerie fine.
Cerise sur le gâteau, la tâche dapprécier olfactivement
tous les produits fabriqués ou achetés par la société
était une de mes activités quotidiennes. Cest dire
si " mon bonheur professionnel ", oui cela existe, fut immense.
Jétais le papillon, qui butinait chaque jour des trésors
olfactifs à damner le commun des mortels.
Nous fabriquions, à lépoque, mille produits naturels
ou leurs dérivés, une panoplie qui faisait rêver
tous nos visiteurs avertis.
Cest ainsi que je passais mon temps à mettre le nez sur
les miracles odorants, quétaient les absolues florales.
Je gambadais de labsolue rose, agrémentée de sa
petite note butyrique, à celle majestueuse du Jasmin Grandiflorum,
qui, fleur reine incontestée de ces métiers de la Parfumerie,
dispensait généreusement sa note délicieusement
indolée. Labsolue mimosa me donnait limpression de
grimper aux arbres et la très subtile absolue de Chèvrefeuille
me transportait sinon au septième ciel du moins dans des effluves
de parfum de luxe quasiment accompli. LAbsolue Tubéreuse
mentêtait, voire ménivrait avec sa note dune
puissance hors du commun. Les absolues ou infusions animales, toutes
aussi aphrodisiaques les unes que les autres, me faisaient passer des
notes très phénoliques de labsolue Castoreum et
de linfusion de musc aux délices olfactives de lAmbre
gris, dans son infusion éthanolique, ou à la douceur discrètement
fraisée de lAbsolue de Civette. Et je me retrouvais soudainement
au plus profond dun sous-bois chargé dhumus en reniflant
un simple produit chimique de synthèse, lOctenol. De surprise
en surprise, je reconnaissais lodeur tenace de la peau de saucisson
de montagne dans lisovalérianate de géranyle et
sautait allègrement au cur dune huître de Marennes
en humant un Nérol, qui prenait à cause de son extrême
pureté le joli nom de Marénol. Lodeur du goût
de la soupe de pois cassés me surprenait au détour dun
flacon dOxyde de Rose avant que la note chaleureusement chocolat
de lAbsolue Iris benzène ne massoie presque par terre,
tant lévocation était puissante. Lodeur curieusement
animale de lessence de Costus me rappelait certaines cages de
Zoo, tandis que celle tout aussi bestiale du beurre ou de labsolue
dAmbrette me laissait coi de saisissement tant le rapprochement
olfactif surprenait dans ces deux produits strictement végétaux.
Le lendemain, le charme velouté de lAbsolue Lavandin Benzène
me rappelait des Eaux de Cologne de très grand prix, tandis que
lAbsolue Genêt me faisait venir à lesprit tout
à la fois la note subtile de la fleur et le goût caractéristique
de la confiture dAbricot. Les aldéhydes gras, quil
fallait réserver pour la fin des contrôles quotidiens à
cause de leur propension à " éteindre " le nez,
me rappelaient tour à tour lécorce dOrange
et lodeur forte de la feuille dAloès brisée.
Lodeur subtile de lessence de Patchouly, distillée
à Grasse, menveloppait de camphre et de notes boisées
du plus bel effet. Les essences de Girofle Clous, Feuilles et Griffes
me comblaient de notes chaudes, épicées tandis que les
essences de Bois de GaÏac, de Bois de Rose et de Bois de Cèdre
de Virginie mengluaient dans des symphonies olfactives sirupeuses.
Cétait aussi lépoque bénie, où
nous avions sous le nez les différentes essences de Géranium
Bourbon, aux effluves somptueux et des essences Géranium dAlgérie
ou du Maroc avec leurs subtiles nuances. Les Essences de Vétiver,
elles aussi, revendiquaient leurs provenances entre le Bourbon roi,
le Java puis lAngola, chacun avec sa note chaude, verte, puissante
plus ou moins amère ou acide. Cétait une sarabande
de notes plus fines les unes que les autres, qui venaient chatouiller
mes neurones olfactifs, tout heureux de cette profusion et de cette
variété.
Les Absolues Tabac à Priser, Scaferlati ou Poussières
mencombraient le nez en me transportant comme par enchantement
aux alentours des Usines Bastos de Bab-el-Oued de ma tendre enfance.
Passer près de lentrepôt des infusions dAmbre
et de Musc me projetait instantanément sur ma petite plage de
galets humides par la similitude dodeurs. Cette note était
tout à la fois très iodée, musquée et légèrement
phénolique, mais certains jours, ou plutôt à certaines
heures, très puissante. Je voyageais ainsi de manière
très violente et très soudaine dans lespace et le
temps.
Je contrôlais alors quelque cent flacons différents chaque
jour de la semaine et cet exercice constamment renouvelé affinait
subtilement mon nez. Lessence de Bergamote et celle de la Bigarade
me rappelaient avec beaucoup démotion mes rameaux garnis
des anciennes fêtes de Pâques, rameaux, qui étaient
toujours surmontés au-dessous du crochet, qui permettait de les
suspendre, de petites oranges ou clémentines confites à
lodeur délicieusement fruitée. Ces souvenirs olfactifs
me sautaient littéralement au visage et jen étais
arrivé à attendre chaque jour une nouvelle découverte.
Lessence reine à lépoque était sa majesté
Néroli qui tous les mois dAvril-Mai arrivait en grande
pompe à lUsine précédée de ces tapis
de boutons et fleurs dOranger amer, qui envahissaient les sols
des ateliers de distillation. La féerie commençait alors
avec le cérémonial de récupération des Eaux
de Fleurs dOranger Codex, qui devait respecter le sacré
saint dosage dEaux à 700. Ce qui signifiait que chaque
fois quon chargeait 1000 kilos de Fleurs dans un alambic, il ne
fallait récolter strictement que 700 litres dEau de Fleur
dOranger Codex. Lessence, elle, surnageait et prenait le
joli nom de Néroli, dû à la mémoire dune
princesse italienne. La finesse de son odeur, dans laquelle certains
recherchent la note verte et dautres les puristes, dirons-nous,
la note subtile de la noisette grillée, nest plus à
faire depuis que Jean-Marie Farina la consacrée grâce
à sa fameuse Eau de Cologne. Le Jardin des Hespérides
me ravissait chaque jour puisque les essences dHespéridées,
cétaient leur nom générique, faisaient partie
quasiment du lot quotidien du contrôleur olfactif. La note incomparable
de lessence de Mandarine de Sicile avait presque tendance à
me faire agenouiller, tandis que celles des essences de Bergamote, de
Cédrat, de Citron, de Bigaradier et de Portugal (Orange douce)
faisaient éclater un véritable feu dartifice de
notes fruitées soulignées par les odeurs verte et éthérée
de lessence de Petit Grain.
Sachez tout de même que pas né à Grasse, jétais
le béotien, qui découvrait tout ou presque, et que ce
fut pour moi une période dapprentissage et daccoutumance
proche du conte de fée. Lessence de Sassafras et les différentes
essences dYlang, qui, à lépoque, étaient
toutes disponibles me transportaient dans les îles lointaines
sans grandes difficultés. Je restais ahuri devant la note "
cuir neuf " de lEssence de Cananga, odeur qui me poursuivit
tout le long de ma carrière. Et ce, jusquà lépoque,
où je pus enfin faire des extractions de débris de cuir
des usines Hermés, qui donnèrent une Absolue Cuir dune
noblesse olfactive, qui fit, de joie, taper des pieds un parfumeur en
visite, quand je la lui mis sous le nez. La note très infidèle,
parce que trop eugénol de lAbsolue illet surprenait
plus dun visiteur mais quelquefois avec un peu de nostalgie, je
plonge mon nez dans une fleur dillet et suis assez heureux
de reconnaître la note de labsolue florale. Le Fucus vesiculosus
nous permettait la fabrication dessences à note marine
à ébahir un pêcheur breton. Les gommes-résines
eurent leur heure de gloire à lavènement dOpium,
un parfum créé par la société, qui memployait.
Les tonnages réclamés par le prodigieux succès
du parfum et les innombrables imitations, qui suivirent, firent exploser
la demande en essences de Myrrhe, dEncens, dOpoponax, dÉlémi,
de Benjoin, de Styrax ou de Galbanum. Nous fûmes littéralement
débordés par les programmes de fabrication de ces produits
au charme olfactif indéniable. Je ne me privais pas alors de
rappeler aux visiteurs émerveillés par tous ces trésors
olfactifs quà lépoque de la naissance de Jésus,
les gommes de Myrrhe et dEncens avaient la même valeur que
lor puisque cétaient précisément les
trois cadeaux des Rois Mages au nouveau-né.
Opium exigeait aussi un stock permanent de 2 tonnes de poches de Castoreum,
conservées sur clayettes de bois avant la disponibilité
de lappareil de traitement.
La visite de lAtelier de distillation des essences ou beurres
dIris permettait de rappeler devant la poudre pulvérulente
de Rhizomes dIris, quil sagissait probablement là
de la fameuse " Poudre de Riz " (en réalité
Poudre dIris), qui saupoudrait abondamment les perruques et les
faciès des courtisans du Roi Soleil et du monarque lui-même.
En effet, cette poudre est très soyeuse et dégage une
odeur très fine dirone, ce nom si cher aux cruciverbistes.
Ce fut vraiment une période de ma vie olfactivement enchanteresse
que ne tardèrent pas malheureusement à assombrir de vilains
nuages. En effet, les deux chocs pétroliers firent décupler,
voire plus que décupler, le prix de certaines matières
premières, et cela fit disparaître des ateliers de Grasse
de nombreuses fabrications. Les problèmes dallergie cutanée
à certaines essences de gens sensibles, les japonais notamment
à cause des suites dHiroshima et Nagasaki, continuèrent
lhécatombe de ce que jappellerai avec une nostalgie
douloureuse et toujours avec beaucoup de tendresse " les grands
disparus ". Les essences de Sassafras, de Rue, de Costus et surtout
tous les produits extraits au Benzène furent interdits par une
législation mondiale devenue féroce. Adieu le chocolat
de lAbsolue Iris, lanimalité de lessence de
costus, les notes somptueuses des absolues de Mousse Sylvestre et Tyrol,
le charme fou des absolues Lavande et Lavandin Benzène, la puissance
tyrannique des absolues ciste B et des dérivés royaux
quétaient la Dynamone, lHydrocarborésine et
lAbsolue Ciste GV, issus tous trois de la Concrète Ciste
Benzène. Ce champ de ruines maffligea durablement, mais
je me dis égoïstement tout de même que jai eu
limmense chance de les voir fabriquer, de les avoir littéralement
chouchouter et renifler à longueur dannées pendant
quelques décennies avec un plaisir extrême et constamment
renouvelé. Javais remarqué que la Dynamone vieillissait
merveilleusement bien et je marrangeais pour garder toujours 200
grammes dune fabrication pour suivre lévolution de
la note.
Mais jai tout de même aussi la chance de garder, pour moi
tout seul, leur mémoire et je plains quand même les nouveaux
jeunes parfumeurs, qui nauront jamais dorénavant la chance
de croiser ces merveilles olfactives pendant toute leur carrière.
Olfactivement vôtre.
Marc STAGLIANO
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