Il m'arrive de penser que, natif de 1936, j'ai vécu la période
le plus fantastique de tous les temps, notamment en matière de
progrès technologiques de toutes sortes.
Avant le conflit mondial millésimé 1939-1945, auquel
j'ai échappé, compte tenu de mon jeune âge, qu'y
avait-il d'attrayant ?
Notre mère faisait sa lessive dans une lessiveuse, espèce
de récipient en métal galvanisé plus haut que large,
à la différence du baquet, et en guise d'Omo qui n'existait
pas à l'époque, nous étions chargés, mon
jumeau et moi, d'une corvée, celle de fendiller des boules de
sapindus. C'était un produit naturel qui avait
la propriété de mousser à défaut de pénétrer
les fibres des tissus naturels (coton et laine) et de leur expurger
toute saleté puisque même les tissus synthétiques
en étaient à leurs balbutiements.
Ceux qui ont connu ce doux supplice apprécieront.
Quand ce n'était pas notre vieille tante qui nous obligeait
à moudre le café dans ces moulins aux quatre coins aigus
qui martyrisaient nos cuisses nues, entre lesquelles nous tenions ou
fixions le dit moulin.
Quand ce n'était pas, autre corvée domestique «
appréciée » par nos têtes blondes, d'aller
chercher chez l'épicière du coin, un bloc de glace, à
découper au pic à glace, car les réfrigérateurs
ne couraient toujours pas les foyers.
Je n'ose évoquer téléphones et télévisions,
qui en étaient à l'âge de pierre. Personne n'en
avait et même après la guerre, nous écoutions les
matches de boxe de notre fierté pied-noir, Marcel Cerdan, l'oreille
collée à un vieux poste à galène tout rempli
de parasites. C'était pareil avec les émissions de music-hall.
La télévision s'est vulgarisée dans les années
50, et au bas de l'écran il y avait divers boutons dont deux
pour régler les linéarités verticales et horizontales.
Ce qui avait été l'occasion d'un bon mot de Pierre-Jean
Vaillard. Sétois de naissance, mais Algérois de coeur
et de résidence, puisqu'il animait avec ses collègues,
chansonniers comme lui, Christian Vebel et Georges Bernardet,
le célèbre et très fréquenté cabaret
des « Trois Baudets », il dit un jour qu'il
passait dans une émission télévisuelle : «
Ne commencez pas à tripatouiller tous les boutons, non, c'est
ma gueule qui est tordue ! »
Les vieux emmerdeurs de ma trempe s'en souviennent toujours et en rient
encore.
Donc pas de télévision, pour meubler les soirées
et refréner la natalité, ni bien évidemment de
téléphone pour faciliter les contacts. Un sketch comme
celui, hilarant, dans les années 60, de Fernand Raynaud, dénommé
« Le 22 à Asnières» ne veut plus
rien dire du tout aujourd'hui où les mobiles sont déjà
entre les mains des écoliers. Les jeunes qui l'entendraient éventuellement
assimileraient Fernand Raynaud aux dinosaures.
Nous sommes des dinosaures, nous qui sommes arrivés sur le
marché du travail du temps des trente glorieuses, qui avons profité
d'une inflation de 20% l'an, qui avait tous les désavantages,
sauf celui de nous permettre de se loger à l'oeil : moi, par
exemple j'ai payé mon appartement F4, de 1973 à 1998,
25 ans de longues années, à raison de quatre cent francs
par mois. Là encore, de le dire, je passe pour un brontosaure
grand teint, moi dont les seules charges atteignent aujourd'hui le double.
J'ai payé ma première bagnole, une 4L, sept mille francs.
Et nous n'avions pas à subir les affres d'un sida rampant même
si nous ne profitions pas autant que les jeunes d'aujourd'hui des plaisirs
plastiques.
Ces 67 ans de ma vie, dont 26 dans un Pays de Rêve, et là
encore je pèse mes mots, je les bénis et je remercie tous
les jours Dieu et ma mère de m'avoir fait comme je suis.
Du balcon aux Deux-Moulins, et c'était ma première préoccupation,
j'allais voir la mer, une vue panoramique qui embrassait les deux îlots
jusqu'à la mairie de Saint-Eugène, ou peu s'en faut. De
l'autre côté, la colline qui menait à Notre Dame
d'Afrique et au fort qui dominait l'immeuble où nous allions
quérir cyclamens et lentisque (voir « Odeurs
» de Marc), le bonheur de la nature intégrale, sans pollution,
sans gaz de voitures, elles étaient bien trop rares pour nous
intoxiquer, rien que du bonheur que dans notre exubérance juvénile
et sportive, nous ne percevions même pas.
Quel gâchis, nous aurions dû bénir ce temps, bien
davantage encore, cette vie de plaisirs sains, entièrement ouverts
sur la nature avec mer Méditerranée, oliviers, vignes,
orangers, pins parasols, soleil, la vie à pleine dents.
C'est seulement aujourd'hui, à la vieillesse, dont Malraux
disait que c'était un naufrage et Françoise Giroud, plus
récemment, une infamie, que, rétrospectivement, nous pouvons
regretter et se noyer dans une nostalgie épaisse, envahissante,
rêvassante mais bienfaisante.
Gérard STAGLIANO