MÉMOIRES DE BAINS ROMAINS

Le Bouchon Marseillais

 

| A | B |
| C | D |
| E | F |
| G | H |
| I | J |
| K | L |
| M | N |
| O | P |
| Q | R |
| S | T |
| U | V |
| W|X |
| Y | Z |

 

 

Retour à l'index lettre B

 

Qui n'a pas des histoires de pêche à raconter ?
Qui n'a pas des techniques de pêche bien à lui, forgées par l'expérience ?

Dans toutes ces techniques de pêche, il y en a une que j'affectionne tout particulièrement, peut être parce c'est un mélange d'ingéniosité avec un processus un peu long demandant de la méthode et du rythme, peut être parce qu'elle fait référence à un rituel et peut être aussi parce que le poisson pêché est particulièrement remarquable. Cette technique, c'est le bouchon Marseillais.

Imaginez un morceau de liège rond et plat comme une galette de la taille et de l'épaisseur d'une boîte à camembert. Vous ceinturez cette galette par un fil de nylon de gros calibre. Il faut que le fil de nylon soit bien serré et sentir le liège déborder au-dessus et en dessous de cette ceinture comme le ventre d'un honorable mangeur. Le nœud doit tenir solidement. De ce côté, pas de problème : la mer possède une collection de nœuds dit "marins" et il y a plusieurs nœuds que vous pouvez utiliser dans ce genre de situation. Et si vous me demandez pourquoi, je vous répondrais que plus cette ceinture est serrée moins vous risquez de passer pour un nul si votre pêche fait tchoufa.

Attendez, attendez, nous n'en sommes qu'au début, ou alors choisissez un autre sujet parce que pour vous ça risque d'être long.

Vous préparez ensuite deux ou quatre longueurs de fil de nylon d'environ vingt à trente centimètres (là, c'est comme vous le sentez) auxquelles vous fixez à un bout, selon un nœud bien particulier, un hameçon d'une taille de 1 cm environ - pas un hameçon pour attraper les "maguouïles à tête rouge" - non, un bon hameçon pour les oublades.
Le choix de deux ou quatre longueurs par bouchon est un choix stratégique. Avec deux fils vous avez des chances d'être plus rapide à la manœuvre et moins emmêlé ; il est extrêmement rare que deux poissons sautent en même temps sur votre bouchon.
Vous prenez donc deux longueurs de fil que vous allez fixer à la ceinture de nylon en position diamétralement opposée. Là aussi vous aurez des nœuds marins qui vous permettront de fixer solidement ce fil de nylon qui sera plus fin que celui de la ceinture mais calculé tout de même pour des prises de 1 à 2 kg.

Je reviens un instant sur le nœud de l'hameçon car c'est une véritable splendeur technique et l'effet esthétique n'est pas non plus négligeable.

Pour la démonstration, nous allons nous servir d'un manche à balai et d'une corde. Prenez votre manche à balai de la main gauche au niveau de l'extrémité haute. Avec votre main droite, faites une boucle d'environ vingt centimètres avec un bout de la corde. Appliquez cette boucle à l'endroit de votre main gauche et tenez cette boucle à sa base avec cette même main. Avec votre main droite faites faire à la corde disponible trois ou quatre tours autour du manche à balai, puis enfilez l'extrémité de la corde disponible dans le reste de la boucle et tirez le reste de la corde disponible jusqu'au bout. Le nœud est formé et plus vous tirez plus il se resserre. Si vous n'avez pas compris grand chose ou si en le faisant vous vous apercevez que ça ne marche pas, c'est que j'ai dû me tromper quelque part ou que je ne suis pas assez clair. Peu importe ; ça me fait un très grand plaisir de vous raconter ça, car les cordes et les nœuds marins me font rêver.

Quand vous avez confectionné entre cinq et dix bouchons vous pouvez prétendre à aller pêcher l'oublade. Vous avez préalablement préparé votre bromitch - n'oubliez pas que votre bromitch doit sentir, s'il ne sent rien c'est du Tricatel et ce n'est pas avec ça que vous risquez de faire des miracles.
Vous passez à la boulangerie du village, très tôt le matin, pour acheter une fougasse du jour et vous préparez vos bouchons Marseillais avec des morceaux de fougasse d'environ 2 cm par 2 cm que vous crochetez deux fois dans l'hameçon.
Vous prenez votre plus belle pastéra, vous embarquez le tout et vous vous dirigez, le plus tranquillement possible, vers le lieu de pêche, à l'aviron bien évidemment, car pour les abdominaux il n'y a pas mieux.
Vous arrivez enfin, alors que les oublades vous attendent déjà depuis un bon moment. Assurez vous que le courant soit faible et si le vent n'est pas au rendez-vous c'est tant mieux. Rangez les avirons le long de votre pastéra, c'est plus propre et vous ne risquez pas de vous étaler au fond de votre embarcation. Balancez avec le geste de la semeuse quelques poignées de bromitch, d'un seul côté du bateau et rajoutez, ensuite, quelques morceaux de pain de la veille destinés à rester en surface. Reprenez les avirons et éloignez vous d'une vingtaine de mètres.
Maintenant vous attendez quelques minutes …

Schlaaaffff!
Ça y est, elles sautent !
Reprenez les avirons, revenez vers les morceaux de pain encore en surface, balancez à 2 ou 3 mètres du bateau les 4 ou 5 premiers bouchons et éloignez vous de nouveau.
Attendez quelques minutes en surveillant vos bouchons d'un œil tout en goûtant l'air marin de ce début de matinée. Regardez cette eau calme et tranquille, d'un bleu profond qui prend à contre-pied le soleil matinal, mais néanmoins virulent, comme un militant qui veut convaincre…

Schaaaffff!, Flouuuuffffe!
Votre premier bouchon a plongé d'un bon mètre.
Aux avirons ! N'oubliez pas votre salabre que vous devez avoir à portée de main. Rapprochez vous de vos bouchons et surveillez le retour à la surface de votre bouchon avec son oublade. Le voilà, hop ! Un coup de salabre, ha! Elle est belle !…

C'est parti, vous pouvez maintenant vous considérer comme un pêcheur d'oublades. Mais attention, pas de gestes brusques, tout en finesse et en délicatesse, nous sommes au large de Bains Romains et nous allons profiter d'une journée magnifique que vous n'oublierez pas.
Chounet.

Le bouchon Marseillais !!

Je ne reviendrai pas sur sa composition, la façon de le monter, de l'amorcer, etc … Car Chounet nous en a donné une description parfaite. Je voulais tout simplement décrire mes expériences personnelles à cette pêche fabuleuse qui m'a permis de partager tant de joie avec mon père.
Cette pêche ne pouvait se faire que par mer calme, donc sans vent. C'est ainsi que lorsque la mer était "calma", l’on oubliait la palangrotte et l’on préparait le matériel pour les oublades : pain rassis de la veille (pour ne pas qu'il se détache trop vite des hameçons), bassine contenant du vieux pain bien mouillé additionné de vieux bouts de fromages qui allait servir de "bromitch", salabre, et bien sûr nos fameux bouchons confectionnés avec amour et patience par mon père.
Nous avions une petite pastéra qui dormait habituellement au fond de la crique en bas du Vert Cottage. Je n'étais pas particulièrement costaud, mais je tirais sur la barque de toutes mes forces pour aider mon père à la faire glisser vers l'eau, c'était déjà un plaisir indéfinissable, une sorte d'excitation dans l'attente du grand moment.
Je crois que "notre coin" n'était pas aussi loin que je l'imaginais enfant. Ce qui est sur c'est que nous dépassions largement le Grand Rocher. Je souquais ferme... en attente des ordres : "ralentis un peu"... et mon père commençait à lancer son bromitch pour repérer les éventuels "flopp". Ça pouvait être immédiat, comme cela pouvait durer parfois une heure. Il suffisait, en fait, que nous trouvions le "banc". Alors là, il fallait souquer en douceur, s'éloigner en silence tout en continuant à bromitcher. Je mettais les avirons sur le bord du bateau pour que mon père, délicatement, puisse poser les bouchons sur l'eau entourés de petits morceaux de pain. Un petit coup de rame à droite, un petit coup de rame à gauche pour s'éloigner doucement. Et là, la joie de voir et d'entendre : des " flops " des "schlaff " qui se rapprochaient de plus en plus de nos pièges.
Le salabre à la main je laissais la responsabilité des rames à mon père qui était un vrai "Fangio" sur l'eau lorsqu'il s'agissait de récupérer une oublade ! Et, telle une vigie à l'avant du bateau, je ne quittais pas des yeux les bouchons qui commençaient à se faire "bousculer". C'est vrai que mon père me faisait confiance, disons plutôt qu'il ne pouvait faire autrement puisqu'il tournait le dos à "l'ennemi", les mains sur les avirons prêts à démarrer à mon signal. Et quand je voyais un bouchon disparaître, happé par une oublade vorace, mes cris devaient s'entendre jusqu'à la côte ; et là c'était la course : "à droite, non tout droit, stop, elle est repartie au fond". Et nous voilà, père et fille, debout sur notre navire, attentifs au moindre mouvement sous l'eau, attendant avec impatience la remontée du bouchon et de sa victime. Il finissait par remonter bien sur, parfois tout seul à notre grande déception, mais c'était rare. La plupart du temps c'est mon salabre qui récupérait le tout, et mon père qui maîtrisait l'oublade à l'aide d'un chiffon pour la décrocher de son hameçon.
Je me souviens d'un jour où une énorme oublade nous avait rendu fous ! Elle entraînait le bouchon à de grandes profondeurs, puis remontait quelques secondes à la surface pour replonger aussitôt. Elle était "balaise", ce qui expliquait notre difficulté à la coincer. Et puis, au bout d'un bon I/4 d'heure de lutte mutuelle, elle est ressortie à un mètre de nous pour replonger aussi vite... Je n'ai pas réfléchi tant mon excitation était grande, j'ai plongé et suis remontée toute fière avec l'oublade et un hameçon accroché à un doigt de la main !!!!
C'était çà le bonheur ! Des joies simples partagées, où les parents n'avaient pas besoin d'offrir des cadeaux somptueux à leurs enfants pour allumer la joie dans leurs regards !

Régine

Régine Guicherd

 

 

Bouchon marseillais et bouteilles en plastique :

Pour revenir à ce qui nous concerne, le bouchon marseillais qui était un morceau de liège rond autour duquel on attachait quatre à cinq hameçons au bout d'un morceau de fil de pêche (le gut), est remplacé aujourd'hui par :
Une bouteille en plastique (moins d'un litre) à laquelle on attache deux hameçons au bout de 20 cm (environ) de fil de pêche.

La pêche aux oublades avec ce moyen se fait de la façon suivante : on choisit l'endroit et à partir d'un canot équipé d'un petit moteur entre 4 et 6 chevaux, on jette sur l'eau le bromitch (du pain rassis qu'on broie avec de l'eau). Quelque temps après (un temps très court, entre une à deux minutes) on voit les oublades happer ce bromitch. À ce moment, on jette 3 à 4 bouteilles amorcées avec du pain. L'oublade tape cette amorce et s'accroche à l'hameçon. Et vous voyez la bouteille qui avance debout sur son goulot. Vous faites avancer votre canot, vous récupérez le poisson et vous refaites l'opération plusieurs fois.
C'est très amusant. Imaginez des bouteilles qui avancent debout sur l'eau ...
Mouloud
isseri.mouloud@sonatrach.dz

 
 

Haut de page