Qui n'a pas des
histoires de pêche à raconter ?
Qui
n'a pas des techniques de pêche bien à lui, forgées
par l'expérience ?
Dans toutes ces
techniques de pêche, il y en a une que j'affectionne tout particulièrement,
peut être parce c'est un mélange d'ingéniosité
avec un processus un peu long demandant de la méthode et du rythme,
peut être parce qu'elle fait référence à
un rituel et peut être aussi parce que le poisson pêché
est particulièrement remarquable. Cette technique, c'est le bouchon
Marseillais.
Imaginez un morceau
de liège rond et plat comme une galette de la taille et de l'épaisseur
d'une boîte à camembert. Vous ceinturez cette galette par un
fil de nylon de gros calibre. Il faut que le fil de nylon soit bien
serré et sentir le liège déborder au-dessus et
en dessous de cette ceinture comme le ventre d'un honorable mangeur.
Le nud doit tenir solidement. De ce côté, pas de
problème : la mer possède une collection de nuds
dit "marins" et il y a plusieurs nuds que vous pouvez
utiliser dans ce genre de situation. Et si vous me demandez pourquoi,
je vous répondrais que plus cette ceinture est serrée
moins vous risquez de passer pour un nul si votre pêche fait tchoufa.
Attendez, attendez,
nous n'en sommes qu'au début, ou alors choisissez un autre sujet
parce que pour vous ça risque d'être long.
Vous préparez
ensuite deux ou quatre longueurs de fil de nylon d'environ vingt à
trente centimètres (là, c'est comme vous le sentez) auxquelles
vous fixez à un bout, selon un nud bien particulier, un
hameçon d'une taille de 1 cm environ - pas un hameçon
pour attraper les "maguouïles à tête rouge"
- non, un bon hameçon pour les oublades.
Le choix de
deux ou quatre longueurs par bouchon est un choix stratégique.
Avec deux fils vous avez des chances d'être plus rapide à
la manuvre et moins emmêlé ; il est extrêmement
rare que deux poissons sautent en même temps sur votre bouchon.
Vous
prenez donc deux longueurs de fil que vous allez fixer à la ceinture
de nylon en position diamétralement opposée. Là
aussi vous aurez des nuds marins qui vous permettront de fixer
solidement ce fil de nylon qui sera plus fin que celui de la ceinture
mais calculé tout de même pour des prises de 1 à
2 kg.
Je reviens un instant
sur le
nud de l'hameçon car c'est une véritable
splendeur technique et l'effet esthétique n'est pas non plus
négligeable.
Pour la démonstration,
nous allons nous servir d'un manche à balai et d'une corde. Prenez
votre manche à balai de la main gauche au niveau de l'extrémité
haute. Avec votre main droite, faites une boucle d'environ vingt centimètres
avec un bout de la corde. Appliquez cette boucle à l'endroit
de votre main gauche et tenez cette boucle à sa base avec cette
même main. Avec votre main droite faites faire à la corde
disponible trois ou quatre tours autour du manche à balai, puis
enfilez l'extrémité de la corde disponible dans le reste
de la boucle et tirez le reste de la corde disponible jusqu'au bout.
Le nud est formé et plus vous tirez plus il se resserre.
Si vous n'avez pas compris grand chose ou si en le faisant vous vous
apercevez que ça ne marche pas, c'est que j'ai dû me tromper
quelque part ou que je ne suis pas assez clair. Peu importe ; ça
me fait un très grand plaisir de vous raconter ça, car
les cordes et les nuds marins me font rêver.
Quand vous avez
confectionné entre cinq et dix bouchons vous pouvez prétendre
à aller pêcher l'oublade.
Vous avez
préalablement préparé votre bromitch
- n'oubliez pas que votre bromitch doit sentir, s'il ne sent rien c'est
du Tricatel et ce n'est pas avec ça que vous risquez de faire
des miracles.
Vous passez
à la boulangerie du village, très tôt le matin,
pour acheter une fougasse du jour et vous préparez vos bouchons
Marseillais avec des morceaux de fougasse d'environ 2 cm par 2 cm que
vous crochetez deux fois dans l'hameçon.
Vous prenez
votre plus belle pastéra, vous embarquez le tout et vous vous
dirigez, le plus tranquillement possible, vers le lieu de pêche,
à l'aviron bien évidemment,
car pour les abdominaux il n'y a pas mieux.
Vous arrivez
enfin, alors que les oublades vous attendent déjà depuis
un bon moment. Assurez vous que le courant soit faible et si le vent
n'est pas au rendez-vous c'est tant mieux. Rangez les avirons le long
de votre pastéra, c'est plus propre et vous ne risquez pas de
vous étaler au fond de votre embarcation. Balancez avec le geste
de la semeuse quelques poignées de bromitch, d'un seul côté
du bateau et rajoutez, ensuite, quelques morceaux de pain de la veille
destinés à rester en surface. Reprenez les avirons et
éloignez vous d'une vingtaine de mètres.
Maintenant vous attendez quelques minutes
Schlaaaffff!
Ça y est, elles sautent !
Reprenez les avirons, revenez vers les morceaux de pain encore en surface,
balancez à 2 ou 3 mètres du bateau les 4 ou 5 premiers
bouchons et éloignez vous de nouveau.
Attendez quelques minutes en surveillant vos bouchons d'un il
tout en goûtant l'air marin de ce début de matinée.
Regardez cette eau calme et tranquille, d'un bleu profond qui prend
à contre-pied le soleil matinal, mais néanmoins virulent,
comme un militant qui veut convaincre
Schaaaffff!, Flouuuuffffe!
Votre premier
bouchon a plongé d'un bon mètre.
Aux avirons
! N'oubliez pas votre salabre que vous devez avoir à portée
de main. Rapprochez vous de vos bouchons et surveillez le retour à
la surface de votre bouchon avec son oublade. Le voilà, hop !
Un coup de salabre, ha! Elle est belle !
C'est parti, vous
pouvez maintenant vous considérer comme un pêcheur d'oublades.
Mais attention, pas de gestes brusques, tout en finesse et en délicatesse,
nous sommes au large de Bains Romains et nous allons profiter d'une
journée magnifique que vous n'oublierez pas.
Chounet.
Le bouchon Marseillais !!
Je ne reviendrai pas sur sa composition, la façon de le monter,
de l'amorcer, etc
Car Chounet nous en a donné une description
parfaite. Je voulais tout simplement décrire mes expériences
personnelles à cette pêche fabuleuse qui m'a permis de
partager tant de joie avec mon père.
Cette pêche ne pouvait se faire que par mer calme, donc sans vent.
C'est ainsi que lorsque la mer était "calma", lon
oubliait la palangrotte et lon préparait le matériel
pour les oublades : pain rassis de la veille (pour ne pas qu'il se détache
trop vite des hameçons), bassine contenant du vieux pain bien
mouillé additionné de vieux bouts de fromages qui allait
servir de "bromitch", salabre, et bien sûr nos fameux
bouchons confectionnés avec amour et patience par mon père.
Nous avions une petite pastéra qui dormait habituellement au
fond de la crique en bas du Vert Cottage. Je n'étais pas particulièrement
costaud, mais je tirais sur la barque de toutes mes forces pour aider
mon père à la faire glisser vers l'eau, c'était
déjà un plaisir indéfinissable, une sorte d'excitation
dans l'attente du grand moment.
Je crois que "notre coin" n'était pas aussi loin que
je l'imaginais enfant. Ce qui est sur c'est que nous dépassions
largement le Grand Rocher. Je souquais ferme... en attente des ordres
: "ralentis un peu"... et mon père commençait
à lancer son bromitch pour repérer les éventuels
"flopp". Ça pouvait être immédiat, comme
cela pouvait durer parfois une heure. Il suffisait, en fait, que nous
trouvions le "banc". Alors là, il fallait souquer en
douceur, s'éloigner en silence tout en continuant à bromitcher.
Je mettais les avirons sur le bord du bateau pour que mon père,
délicatement, puisse poser les bouchons sur l'eau entourés
de petits morceaux de pain. Un petit coup de rame à droite, un
petit coup de rame à gauche pour s'éloigner doucement.
Et là, la joie de voir et d'entendre : des " flops "
des "schlaff " qui se rapprochaient de plus en plus de nos
pièges.
Le salabre à la main je laissais la responsabilité des
rames à mon père qui était un vrai "Fangio"
sur l'eau lorsqu'il s'agissait de récupérer une oublade
! Et, telle une vigie à l'avant du bateau, je ne quittais pas
des yeux les bouchons qui commençaient à se faire "bousculer".
C'est vrai que mon père me faisait confiance, disons plutôt
qu'il ne pouvait faire autrement puisqu'il tournait le dos à
"l'ennemi", les mains sur les avirons prêts à
démarrer à mon signal. Et quand je voyais un bouchon disparaître,
happé par une oublade vorace, mes cris devaient s'entendre jusqu'à
la côte ; et là c'était la course : "à
droite, non tout droit, stop, elle est repartie au fond". Et nous
voilà, père et fille, debout sur notre navire, attentifs
au moindre mouvement sous l'eau, attendant avec impatience la remontée
du bouchon et de sa victime. Il finissait par remonter bien sur, parfois
tout seul à notre grande déception, mais c'était
rare. La plupart du temps c'est mon salabre qui récupérait
le tout, et mon père qui maîtrisait l'oublade à
l'aide d'un chiffon pour la décrocher de son hameçon.
Je me souviens d'un jour où une énorme oublade nous avait
rendu fous ! Elle entraînait le bouchon à de grandes profondeurs,
puis remontait quelques secondes à la surface pour replonger
aussitôt. Elle était "balaise", ce qui expliquait
notre difficulté à la coincer. Et puis, au bout d'un bon
I/4 d'heure de lutte mutuelle, elle est ressortie à un mètre
de nous pour replonger aussi vite... Je n'ai pas réfléchi
tant mon excitation était grande, j'ai plongé et suis
remontée toute fière avec l'oublade et un hameçon
accroché à un doigt de la main !!!!
C'était çà le bonheur ! Des joies simples partagées,
où les parents n'avaient pas besoin d'offrir des cadeaux somptueux
à leurs enfants pour allumer la joie dans leurs regards !
Régine
Régine Guicherd