Je n'ai pas à fermer les yeux pour revoir, il y a longtemps,
bien longtemps, de l'autre côté de la Méditerranée,
la petite fille sans impatience qui durant des heures, sur le sommet
d'une falaise, face à la mer, attendait de l'horizon sans fin
un impossible message.
La mer de mon enfance était bordée de falaises à
pic et de plages étroites que les vagues de l'hiver encombraient
d'algues brunes longtemps humides, jusqu'à l'été
qui les desséchait.
Je n'avais pas appris à observer et me laissais couler dans le
temps, rêvassant dans mon creux de rocher abrité du soleil,
imaginant la vie au lieu de la vivre
Ou bien offerte à la mer !
Sans mes parents, gens des Hauts Plateaux sétifiens, amateurs
de troupeaux de moutons et de champs de blés, je retrouvais ma
tante Jeanne et surtout son époux, l'oncle Charles, celui qui
m'a donné mon Élément !
À trois ans à peine, avant la naissance de ma cousine
Minou, je n'ignorais pas l'aventure de la nage de fond, la main simplement
posée sur l'épaule de l'oncle Charles qui partait vers
le large avec son léger chargement, à la vitesse de ses
battements de pied infatigables.
Les pêcheurs à la palangrotte dans leur barque, lorsqu'ils
apercevaient à l'horizon le moulinet de son crawl travaillant
l'eau vive, le confondaient souvent avec le " veau marin ".
Aujourd'hui cette espèce, nommée par les spécialistes
" Monachus monachus
", ou " phoque moine ", est en voie de disparition
hélas, mais autrefois, " notre veau marin " logeait
encore dans une grotte à double issue de notre paradis de vacances.
L'oncle Charles le rencontrait souvent à la mer, mais "
jamais sur les rochers " disait-il.
Comment aurais-je pu le contredire en lui relatant ma rencontre avec
le phoque sur un petit rocher ?
J'ai dans la bouche encore le goût de l'eau salée, dans
les yeux sa brûlure et celle du soleil ; le rocher hostile et
griffu égratigne encore la paume de mes mains, je me hisse, avec
peine, après ma baignade. Et, levant la tête, je vois,
face à moi, me regardant et soufflant sur ses moustaches le veau
marin épouvanté lui aussi et qui s'enfuit en plongeant
sans attendre.
Cette petite aventure, je ne pouvais la conter à mon oncle.
Il n'aurait pas voulu me croire, aurait dénoncé le mensonge,
et selon une tradition bien établie, pour ma punition aurait
proposé : - " que préfères-tu ? Une fessée
chaude ou une fessée froide ? ? ? "
Je préférais garder le silence et m'enfuir dans quelque
refuge de " l'Archevêché ". J'étais
seule, ma cousine " Minou ", seule aussi capturait des crevettes
dans un trou d'eau ou domestiquait des lézards verts au soleil
Pas de petites amies ! Mon oncle méprisait " l'instinct
grégaire " ! l'homme fort savait rester seul ! ! !
L'Archevêché,
c'était la propriété où je passais mes vacances.
Au début du siècle, vers 1904, 1905, un prélat
amoureux de la mer, avait acheté à l'administration des
domaines toute une suite d'hectares de rochers et de plages à
une dizaine de kilomètres d'Alger, aux " Bains Romains ".
Là, cet esthète venait méditer, reprendre contact
avec la nature.
Dans
une grotte où la mer entrait, il avait fait aménager
une " baignoire
", longuement rectangulaire en mosaïques
de couleur qui se remplissait d'eau à l'aurore estivale.
Mon oncle m'en avait expliqué le fonctionnement naturel
: - " Tout au long du rivage algérien, la côte est
trop accore et trop rectiligne pour que la marée s'y manifeste.
En été par temps calme l'eau marque un peu plus bas sur
les rochers, le matin, avant que la brise de Nord-Est se lève,
et, par son clapotis, fasse rapidement remonter le niveau de l'eau ".
La baignoire de l'Archevêque était intacte aux temps de
ma jeunesse mais la petite chapelle voisine, pillée de ses ornements
et de ses vitraux, était ouverte aux quatre vents.
Toute proche, une source d'eau douce et fraîche s'égrenait
le long d'une pente, comme un long chapelet, butant de pierre en pierre,
jusqu'à la valve de coquillage bénitier, où elle
faisait halte, avant de retomber, une dernière fois, en cascade,
dans la nappe souterraine, vibrante de moustiques.
Mon père avait acquis la parcelle de terrain parée de
ces trésors et de la plage privée aussi qui, un niveau
plus bas s'étalait, couverte d'algues brunes refoulées,
et riche de fonds pavés d'oursins délectables. Mon oncle
les détectait, à l'aide d'un carreau, et, soit il les
" plongeait ", soit il les détachait à l'aide d'un "
ganch ". Il fallait nager quelques brasses pour atteindre le petit
rocher secret où je rencontrai " mon " veau marin !
A l'époque, ces privilèges me paraissaient sans grand
intérêt, j'attendais du ciel je ne sais quoi de prodigieux
! Aujourd'hui, face à mon coin de campagne dans le centre de
Nice, entre la terrasse aux poissons rouges et celle aux bougainvillées,
devant l'ordinateur, devenue quasi virtuelle, je revois les merveilles
d'autrefois et surtout les êtres que j'aimais, qui passèrent
par là et ne sont plus, n'existent plus, se sont envolés
à jamais, comme ne sont plus pour moi les lieux de mon enfance
dans mon pays perdu et la vie me semble un rêve
Denise
http://denisevb.free.fr
Aujourdhui samedi 26 février 2005,
sur la terrasse face à locéan Pacifique, nous avons
pris de bonne heure notre petit-déjeuner
Situation : Île de MAUI Lieu : KAANAPALI (Île de MOLOKAI
à droite).

Je surveille les allées venues des baleines, reconnaissables
à leur explosif jet deau
Tout à coup, sortant de leau, sébrouant, se
contorsionnant, un long animal brun
Il saffale sur le sable. Ne bouge plus. Peut-être épuisé
par une longue course.
Trop lointain pour que je puisse préciser lespèce.
Jappelle Bill. Il ne parvient pas à le voir.
Très excitée jexplique : " Regardez entre deux
cocotiers ! Près de petites roches brunes, sur le sable. Voyez
! ! Des promeneurs ont arrêté leur marche ! Ils regardent
lanimal "
Bill ne voit pas. " Mettons vite nos maillots, allons voir de plus
près ! "
Nous courons
Un groupe nous arrête : " Napprochez
pas ! Il pourrait vous mordre ! nous précise un habitué
des lieux
Cest un MONK SEAL
Il est sorti de leau
pour trouver un coin tranquille où se reposer, chaque année
à la même époque il arrive quun " MONK
SEAL " vienne séchouer volontairement sur la plage.
Quel ÉVÉNEMENT pour moi ! ! !
Un " MONK SEAL " est un " Phoque pèlerin ",
notre cher " VEAU MARIN " des Bains Romains ! ! !
Là je métais trouvé, un jour de mon enfance,
nez à nez avec lun dentre eux, sur un petit rocher
de larchevêché.
Lespèce est rare. En voie de disparition. Et toute mon
enfance remonte à ma mémoire. Cependant quun immense
arc-en-ciel enjambe locéan ici à MAUI, Île
magique dHawaï où lun des arrières petits-enfants
de mon inoubliable veau marin des Bains Romains est venue me souhaiter
la bienvenue ! !
Denise

Arrière petit-fils de mon veau marin des Bains
Romains venu me souhaiter la bienvenue à MAUI (Hawaï).
Denise

" Le veau marin " de MAUI (Hawaï), épuisé
par un long voyage, prend un repos de quelques heures sur la plage
Bien sûr il était venu souhaiter la bienvenue à
Denise, fin février 2005.
Denise