MÉMOIRES DE BAINS ROMAINS

La Tchelba

 

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Un autre point de vue :

Je suis né et ai longtemps habité un joli terroir de France. Il y régnait une indéniable couleur locale. Le ciel très bleu accompagnait un soleil ardent et générateur de hâles très prononcés. Les villages, agglomérations ou banlieues portaient des noms très exotiques. Birmandreïs, Birtouta, Oued-El-Alleug ou Ameur-El-Aïn m'évoquent encore des odeurs d'épices et des senteurs de feuilles d'eucalyptus.

Nos copains d'enfance ou de classe s'appelaient Mokhtar, Djaffar ou Abderramane. Nos disputes, toujours pleines de faconde, étaient émaillées d'insultes difficiles à traduire dans la langue de Molière. Nos journées étaient longues, chaudes et éclaboussées de soleil.

Les parties de football prenaient le curieux nom de " match-contrat ". Ce qui signifiait qu'une simple poignée de main scellait du même coup l'heure, le lieu et quasiment la composition des équipes, qui allaient disputer un match de football. Ce match engageait littéralement l'honneur des deux formations. Et il avait lieu effectivement un ou deux jours plus tard dans les conditions fixées. Comme le terrain était de tuf et de cailloux, à la fin du match, l'état des " belligérants ", le mot n'est pas trop fort, était pitoyable. Il faut dire qu'à cette époque, le " sponsoring " n'existait pas trop et donc les tenues étaient civiles, les chaussures de ville ou de " basket ". De longues ablutions enlevaient le plus gros des dégâts avant que les héros n'osent se représenter devant leurs parents respectifs. Mais quelle saine fatigue résultait de ces combats, qui restaient très loyaux. Seuls, quelques-uns d'entre nous avaient une réputation de " casseurs ". L'incontournable " Yeux-Bleus " était de ceux-là. Mais son éventuelle absence dans l'équipe adverse enlevait tout panache et toute saveur à la victoire obtenue sans son opposition.

Nos parties de pêche étaient toutes aussi colorées et distinguaient très nettement leurs as en la matière. Mokhtar et Djaffar, les deux frères Bonazo, qui habitaient La Poudrière, un de nos quartiers, étaient les maîtres incontestés de la pêche à la tchelba (Saupe). Il leur fallait un roseau assez solide d'au moins trois mètres. Un fil de nylon assez fort et des hameçons blancs, que nous achetions à l'épicerie, complétaient l'équipement. Le reste, c'est-à-dire le bouchon de liège et le plomb ne posaient aucun problème. Le premier tuyau de cuisine ou de salle de bain désaffecté fournissait la matière première de métal. Le marteau et les dents, (eh oui !) finissaient le façonnage de l'objet. La mer, elle, fournissait généralement le bouchon. En effet c'était la belle époque du vin au tonneau, avec le morceau de sac de jute, qui coinçait le robinet de bois dans le fût de chêne et assurait du même coup l'étanchéité de l'installation. Le vin, vendu au litre et non pas aux 75 centilitres, était versé dans une bouteille de verre bouchée par un bouchon de liège entier. Les agglomérés n'existaient pas encore. Aussi tous les égouts, les oueds (c'étaient le nom de nos rivières), et les vallons débouchaient sur la mer avec leurs lots de bouchons domestiques, qui finissaient leur première carrière en Méditerranée. Celle-ci, méthodique, déchaînait ses flots, qui faisaient en sorte que de nombreux bouchons se retrouvaient coincés dans les failles rocheuses, où ils cohabitaient avec des crabes de deux catégories. Les noirs classiques (pachygrapsus marmoratus) et les " crabes à poils " (Erifia spinifrons), qui eux aussi avaient à pâtir de notre voracité iodée. Ils finissaient en bouillabaisse de crabes, qui réclamait un rajout d'eau tant elle était forte.

Donc nous récupérions nos bouchons coincés dans les trous à crabes, et ce, plus ou moins facilement suivant la force des vagues de la dernière tempête. Ensuite le façonnage exigeait une surface cimentée suffisamment râpeuse, qui autorisait les arrondis à force de ponçage. Un petit couteau creusait le sillon central, qui accueillait le double tour de fil de nylon.

La ligne était ainsi montée. La pêche pouvait commencer.

Mais surtout pas n'importe quel jour ! La très méfiante tchelba, je parle de grosses pièces d'un kilo au moins, ne mordait à l'appât que par mer très forte. Donc les conditions devaient être réunies. Et comme l'amorce devait absolument être une algue et pas n'importe laquelle, les inconvénients survenaient. L'Ulve (Ulva lactuca) devait être fraîchement cueillie, donc le jour même de la pêche par grosse mer. La cueillette se faisait avec des ruses de sioux, en surveillant d'un oeil la prochaine grosse vague et en repérant de l'autre oeil la plus belle touffe d'algue, qu'il fallait saisir rapidement avant de battre précipitamment en retraite à l'arrivée de la vague.

Certains jours, les meilleurs, les vagues étaient dantesques et le métier devenait dangereux. Mais quand à force de silence, tout bruit était interdit, le bouchon consentait à s'enfoncer dans l'écume des flots déchaînés et que le coup de poignée de Djaffar ou Mokhtar ferrait la bête, le combat commençait. Parce que Dame Saupe est une grande guerrière et aussi bien à la pêche à la ligne qu'en chasse sous-marine, elle vend chèrement sa peau. Elle bataille avec la dernière énergie tant et plus que quelquefois l'hameçon ne ramène que le pourtour de la gueule. La plupart du temps cependant, la canne arquée à l'extrême envoyait ce poisson somptueux aux belles couleurs dorées dans le salabre de service ou plus prosaïquement dans le couffin humide tendu par l'un d'entre nous. La scène se renouvelait une bonne dizaine de fois dans une atmosphère d'embruns marins et d'odeurs iodées inoubliables. Ensuite les deux frères Bonazo, qui bien sûr ne roulaient pas sur l'or, allaient proposer la vente des tchelbas encore frémissantes aux habitants de nos quartiers.

C'était le quotidien de nos longs jours de vacances scolaires. C'est bien sûr une époque de nostalgie intense.

Marc Stagliano

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