La tchelba est un poisson mythique pour une
raison simple : complètement impopulaire, anti-commercial, et
je rajouterais, aujourdhui, anti-marketing, la Tchelba est une
uvre dart.
Elle se nourrit exclusivement dalgues, si bien que, lorsquelle
est pêchée, si elle nest pas préparée
et vidée dans lheure qui suit, elle détermine autour
delle un périmètre dont les radiations pestilentielles
sont infranchissables.
La tchelba est belle, majestueuse et rayée de paillettes dor ;
cest une vraie sculpture égyptienne. Elle vit en banc qui
se déplace de champs dalgues en champs dalgues et
à mi-eau, jamais en surface.
Un banc de tchelbas est très difficile à approcher. Très
agile, il se déplace et disparaît à la moindre alerte.
La tchelba, cest
une dorade royale améliorée parce que sa chair est plus
goûteuse et plus fine quand elle est bien préparée.
Les remontées de filets, le matin, où les tchelbas mortes,
prisent dans la nuit, étaient rejetées à la mer,
est un souvenir triste, plein de rage et de colère et qui me
laisse le goût amer dun gâchis que nous nétions
pas capable déviter.
Chounet
LES TCHELBAS
Jean-Baptiste Carayol était un fana de pêche sous-marine,
il aimait la pêche au fusil-harpon plus que la nage elle-même.
Il partait au loin avec une enveloppe de pneu sur laquelle reposait
souvent le fusil. Il ne plongeait jamais très profondément.
Une fois, avec un ami, ils ont perdu le fusil auprès de lîlot
de Baïnem. Cétait très profond et ils sont
venus me chercher. Malgré plusieurs tentatives, je nai
pas pu arriver jusquau fusil qui reposait sur un joli fond de
sable. Hélas, déception !
Mais il y a mieux ! Nous nagions de concert un matin au large de la
Pointe Pescade, lui avec le fameux fusil, et nous aperçûmes
une énorme troupe de tchelbas de plus d1 kilo chacune.
Je méloigne vite, passant derrière et jouant le
rôle dun chien rabatteur, je les effraie et les envoie vers
Jean-Baptiste. Il tire au jugé dans le tas, il y en avait trois
enfilées au long de la flèche du fusil, qui se tortillaient,
dun bleu métallique au soleil. Quelle victoire !
Nous avions aussi un girellier que nous jetions du rocher avec des oursins
écrasés au fond comme appât. Nous rapportions des
poissons de bouillabaisse en général. Une fois, voyant
arriver une troupe de petites tchelbas, toutes jeunes et étourdies,
nous y avons mis du pain et nous avons remonté à terre
une vingtaine de ces petits poissons, délicieux en friture mais
moins fins que les poissons de roche. Quel régal ce jour-là
!
Yvonne Carayol à la Pointe Pescade en 1947
Bonjour Chounet!
J'ai parcouru récemment sur le site les divers témoignages
sur la tchelba sous ses divers aspects, esthétique, sociologique,
gastronomique, etc... et notamment ton émouvante apologie de
ce poisson mythique. Je viens apporter ma modeste pierre à cette
anthologie. Je m'avoue ignare sur le plan de la gastronomie, n'ayant
jamais touché à cette chair que dès ma prime enfance
l'on m'apprit à fuir comme la peste car elle était censée
provoquer d'horribles cauchemars...Par contre je reste admiratif devant
la beauté de ce poisson et sa familiarité avec le modeste
plongeur que je suis resté. J'engage vivement nos amis habitant
les environs de Cannes à aller à la belle saison à
la plage "Bijou-Plage" (au bout de la Croisette) et à
s'éloigner de quelques brasses au-delà de la bouée
rouge. Si l'on a pris soin d'emporter quelques quignons de pain rassis
(et bien sûr de se munir de masque et tuba), on assistera à
cet extraordinaire spectacle: le festin des tchelbas!... Celles-ci venant
en foule dévorer le pain jusque dans la main du nageur (et lorsqu'il
n'y en a plus, elles mordillent même le bout des doigts...). Comme
ce fait est connu de tous les baigneurs du coin, beaucoup d'entre eux
participent à la distribution: inutile de dire qu'en fin de saison,
la taille de certains spécimens est impressionnante! Très
amicalement.
Pour illustrer mon précédent message, je joins à
celui-ci une photo prise à "Bijou-Plage" l'été
dernier, où l'on voit (à gauche) la main de ton serviteur,
et tout autour la ruée "morfalique" des tchelbas...
Bonne réception. Amitiés.
Pierre
Je suis l'auteur de l'article principal sur les tchelbas et merci d'apporter
de l'eau au moulin de ce que j'affirme au grand désespoir de
Chounet qui prétend que la chair de ce poisson est plus succulente
que celle de la daurade. Je laisse notre webmaster maître de ce
qu'il avance mais je m'en tiens, mot pour mot, au texte que je signe
sur le site bainsromains.com
Vous parlez de Bijou Plage vous le Cannois Moi le Grassois, je vous
affirme que si vous aviez mis votre nez masqué dans l'eau aux
alentours de l'été 1962, vous auriez vu de véritables
monstres vous passer sous
le masque et le nez, des loups de 3, 4 et 5 kilos à l'endroit
mythique dit Pierre longue qui se trouvait à la place du Port
Canto, tous les soirs que le Bon Dieu faisait et Dieu sait s'il en fait
le bougre !
P.S : pour le plaisir des yeux, cette photo de la tchouïa
ou le sar herbivore très fréquent au milieu des tchelbas
pour partager la même alimentation qu'elles, mais côté
gastronomique, la tchouïa est loin de valoir ses petits cousins,
tous les autres sars ! Elle est du même acabit que la tchelba
Et plus encore la daurade, une reine incontestée sur la table,
elle !
Photo collection Gérard Stagliano.
Pourquoi ai-je dit, un jour spontanément, que la tchelba me
faisait penser à une sculpture égyptienne ?
Vraisemblablement parce que, quand on la regarde, on voit une forme
pure, stylisée, aussi simple que belle.
Prenons un papier calque, dessinons le contour de ce poisson et appliquons
le sur le logo de lenseigne " la criée ", ces
deux poissons ont une forme très pure et très simple qui
symbolise le poisson en général et pas un poisson en particulier.
Ajoutez les bandes horizontales jaune dor et vous obtenez une
symbolique que lon retrouve dans la représentation égyptienne.
Chounet
Logo "La criée"
Photo extraite du Guide Vigot "La vie sous-marine
en Méditerranée".
Il y a de très belle photos dans cet ouvrage.
Extrait d'un N° de Pilote d'avril 1965.
Le poisson des Îles d'Avre par le professeur Martial.
(Îles d'Avre = Avre-Îles=poisson d'avril).
Encore une forme de poisson qui ressemble bien à la tchelba.
Chounet
Les saupes.
Page 27 de " Mon album des profondeurs " de Gilbert
Doukan, éditions Elsevier 1954.
Parfait pour les sars, ils sont plaisants, divers, rusés. Une
bonne note pour eux au tableau dhonneur des écoliers de
la mer. Mais les saupes, pourquoi le Créateur conçut-il
les saupes, à quoi peuvent bien servir les saupes ?
Les marins qui relèvent leurs filets lourds de leur corps oblongs,
les rejettent à la mer, dépités ; les ménagères
sen détournent ; le chasseur les dédaigne et même
le denti ne les grignote que dune dent maussade quand il a fait
chou-blanc avec les sars, son gibier de choix. " Ah ! " pourrait-on
dire, paraphrasant Montesquieu " comment peut-on être saupe
? "
Mille excuses. Tout le monde nest pas obligé de connaître
les saupes : jaurais dû vous les présenter. Voici
: boops salpa, de la même famille que les sars, les Sparidès
? Ça ne vous dit rien ? Et si jajoute que le corps de ce
poisson toujours en mouvement est très ovalaire, dun bleu
gris touché de noisette avec onze bandes longitudinales dun
bel orange, zébrant littéralement lanimal ? Pas
grandchose de plus
Bon. Alors, détaillons.
La saupe ne vit jamais seule. Elle est aussi inconcevable à létat
isolé quun mouton unique dans un pâturage, quune
oie cacardant sans compagne près dune mare. Les saupes
évoluent par bandes serrées de 20 à 50 au minimum,
par troupeaux de 100, 200, 500 plus souvent. Pressées, nerveuses,
compactes. Et toujours la gueule vers le bas, mâchonnant sans
arrêt l'herbe de la mer, le gazon des océans, zostère
ou posidonie. On ne les rencontrera quau-dessus des herbiers ou
de roches abondamment plantées. Cest dire quelles
ne se trouveront guère par grands fonds, sûrement pas au-dessous
de 30 mètres en tout cas. Dire quelles broutent comme des
moutons, ce ne serait pas faire preuve de grande originalité.
En fait ce sont les moutons des profondeurs. Leur groupement grégaire,
leur pâture constante, leur mode de nourriture est aussi leurs
évolutions en bloc avec de brusques affolements comme reflux
et galopades dovidés devant le chien. Les films sous-marins
nous ont habitué à cette étonnante précision
de mouvements régimentaires : " Tête Droite
! " " Demi-tour Gauche ! " Où
est donc le capitaine qui clame lordre rauque les faisant brusquement
pivoter, puis refluer ? Quel fil invisible les lie toutes pour arriver
à cet automatisme de robots ? Cest lhistoire
des colonies animales, celle des oies sauvages, des vagues de criquets
et des nuages de moineaux. Émerveillons-nous, laissons les explications
qui stérilisent lenthousiasme.
Bien entendu ces bataillons de proies tentantes paraissent les victimes-type
pour le débutant. Ah ! Voyez son il qui brille et
écoutez son cur qui bat devant tant de gibier rassemblé
et si accessible ! Sur tant de corps qui sécartent à
peine, sur tant de cibles si rapprochées quelles semblent
nen former quune seule, géante, ce serait bien le
diable si Mais justement, cest le diable ! Trois fois rechargé,
le fusil a craché une flèche qui semble faire le vide
devant elle On a tiré dans un magma de chair vive, on
natteint que leau encore vibrante de tant de nageoires remuantes.
Apprentissage presque obligatoire, déception et étonnements
habituels propres à tous débuts et dans tous les sports.
Et si daventure, la chance comble le tireur, quel maigre butin
! Les plus belles saupes, en pleine eau, font 600, 700 grammes, mais
leur poids moyen est de 300 grammes. Il est cependant juste de dire
que lon trouve sous les roches à sars, vivant avec eux,
de très grosses saupes qui atteignent et dépassent le
kilo. Mêmes celles-là, quen ferez-vous ? Vous les
mangerez, bien sûr. Au moins une fois Car vos amis ravis
dabord de la friture que vous leur apportez ne se feront pas prendre
deux fois La cuisinière avait bien été surprise
par cette inhabituelle peau noire comme de lencre qui tapisse
la cavité abdominale du poisson une fois vidé. Malgré
le fenouil dont on la capitonnera, dépassant le fumet des aromates,
au-dessus de la saveur pourtant étoffée de lhuile
dolive provençale, une amertume imprègne la saupe,
détourne les plus affamés, décourage les plus curieux.
Cest que, nourries presque exclusivement dalgues, les saupes
opèrent métaboliquement lextraction de liode
des végétaux marins. Et la pellicule dun noir danthracite
qui étonnait la préparatrice tout à lheure
nest quun dépôt diode pur Certes,
si lon prend un soin extrême, si lon gratte lindésirable
revêtement, la chair est plus comestible. Mais la saupe reste
un mets de goût très médiocre quon va enfin
accuser de donner, à qui labsorbe, cauchemars pour la nuit
et rêves prolongés Amis, laissons la saupe pharmaceutique
et onirique à son destin de ruminant. Même Tartarin ne
fusillait pas les moutons !
Gilbert Doukan
Dans son ensemble je trouve ce texte très beau, aussi beau que
celui de Gérard. Néanmoins je laisse à Gilbert
Doukan ses interrogations Mystiques et je minterroge sur le crédit
que lon peut prêter aux affirmations quasi scientifiques
concernant le dépôt diode pur que la tchelba aurait
au plus profond de ses entrailles.
Je rappelle quil ny a pas que les oursins qui soient bourrés
diode et que je ne suis pas le seul, fort heureusement, à
apprécier le goût et lodeur de tout ce qui est fortement
iodé.
Je voudrais aussi dire une chose : la critique gastronomique que beaucoup
adressent à la tchelba pourrait sadresser également
au rouget qui, bien souvent, présente une forte odeur et un goût
de vase, et pourtant le rouget, sous toutes ses formes culinaires est,
en général, très apprécié ; il ny
a que Daphne pour ne manger du rouget que quand il est préparé,
avec de la coriandre, de lhuile dolive et du citron vert.
Même si Tartarin ne fusillait pas les moutons, le mouton cest
bon !