MÉMOIRES DE BAINS ROMAINS

La Tchelba

 

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La Tchelba de Marc Stagliano
La Tchelba de Gérard Stagliano
La Tchelba de Chounet
Les Tchelbas d'Yvonne Carayol
La contribution de Pierre
La Tchelba de Gilbert Doukan

 

Méditer. : Saupe. Scientifique : Boops Salpa

 

Image recomposée par bainsromains.com

La tchelba est un poisson mythique pour une raison simple : complètement impopulaire, anti-commercial, et je rajouterais, aujourd’hui, anti-marketing, la Tchelba est une œuvre d’art.

Elle se nourrit exclusivement d’algues, si bien que, lorsqu’elle est pêchée, si elle n’est pas préparée et vidée dans l’heure qui suit, elle détermine autour d’elle un périmètre dont les radiations pestilentielles sont infranchissables.

La tchelba est belle, majestueuse et rayée de paillettes d’or ; c’est une vraie sculpture égyptienne. Elle vit en banc qui se déplace de champs d’algues en champs d’algues et à mi-eau, jamais en surface.

Un banc de tchelbas est très difficile à approcher. Très agile, il se déplace et disparaît à la moindre alerte.

La tchelba, c’est une dorade royale améliorée parce que sa chair est plus goûteuse et plus fine quand elle est bien préparée.

Les remontées de filets, le matin, où les tchelbas mortes, prisent dans la nuit, étaient rejetées à la mer, est un souvenir triste, plein de rage et de colère et qui me laisse le goût amer d’un gâchis que nous n’étions pas capable d’éviter.

Chounet

LES TCHELBAS

Jean-Baptiste Carayol était un fana de pêche sous-marine, il aimait la pêche au fusil-harpon plus que la nage elle-même. Il partait au loin avec une enveloppe de pneu sur laquelle reposait souvent le fusil. Il ne plongeait jamais très profondément.
Une fois, avec un ami, ils ont perdu le fusil auprès de l’îlot de Baïnem. C’était très profond et ils sont venus me chercher. Malgré plusieurs tentatives, je n’ai pas pu arriver jusqu’au fusil qui reposait sur un joli fond de sable. Hélas, déception !
Mais il y a mieux ! Nous nagions de concert un matin au large de la Pointe Pescade, lui avec le fameux fusil, et nous aperçûmes une énorme troupe de tchelbas de plus d’1 kilo chacune. Je m’éloigne vite, passant derrière et jouant le rôle d’un chien rabatteur, je les effraie et les envoie vers Jean-Baptiste. Il tire au jugé dans le tas, il y en avait trois enfilées au long de la flèche du fusil, qui se tortillaient, d’un bleu métallique au soleil. Quelle victoire !
Nous avions aussi un girellier que nous jetions du rocher avec des oursins écrasés au fond comme appât. Nous rapportions des poissons de bouillabaisse en général. Une fois, voyant arriver une troupe de petites tchelbas, toutes jeunes et étourdies, nous y avons mis du pain et nous avons remonté à terre une vingtaine de ces petits poissons, délicieux en friture mais moins fins que les poissons de roche. Quel régal ce jour-là !

Yvonne Carayol à la Pointe Pescade en 1947

Bonjour Chounet!

J'ai parcouru récemment sur le site les divers témoignages sur la tchelba sous ses divers aspects, esthétique, sociologique, gastronomique, etc... et notamment ton émouvante apologie de ce poisson mythique. Je viens apporter ma modeste pierre à cette anthologie. Je m'avoue ignare sur le plan de la gastronomie, n'ayant jamais touché à cette chair que dès ma prime enfance l'on m'apprit à fuir comme la peste car elle était censée provoquer d'horribles cauchemars...Par contre je reste admiratif devant la beauté de ce poisson et sa familiarité avec le modeste plongeur que je suis resté. J'engage vivement nos amis habitant les environs de Cannes à aller à la belle saison à la plage "Bijou-Plage" (au bout de la Croisette) et à s'éloigner de quelques brasses au-delà de la bouée rouge. Si l'on a pris soin d'emporter quelques quignons de pain rassis (et bien sûr de se munir de masque et tuba), on assistera à cet extraordinaire spectacle: le festin des tchelbas!... Celles-ci venant en foule dévorer le pain jusque dans la main du nageur (et lorsqu'il n'y en a plus, elles mordillent même le bout des doigts...). Comme ce fait est connu de tous les baigneurs du coin, beaucoup d'entre eux participent à la distribution: inutile de dire qu'en fin de saison, la taille de certains spécimens est impressionnante! Très amicalement.

Pierre Poveda

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Photo collection Pierre Poveda

Pour illustrer mon précédent message, je joins à celui-ci une photo prise à "Bijou-Plage" l'été dernier, où l'on voit (à gauche) la main de ton serviteur, et tout autour la ruée "morfalique" des tchelbas... Bonne réception. Amitiés.

Pierre

Je suis l'auteur de l'article principal sur les tchelbas et merci d'apporter de l'eau au moulin de ce que j'affirme au grand désespoir de Chounet qui prétend que la chair de ce poisson est plus succulente que celle de la daurade. Je laisse notre webmaster maître de ce qu'il avance mais je m'en tiens, mot pour mot, au texte que je signe sur le site bainsromains.com
Vous parlez de Bijou Plage vous le Cannois Moi le Grassois, je vous affirme que si vous aviez mis votre nez masqué dans l'eau aux alentours de l'été 1962, vous auriez vu de véritables monstres vous passer sous
le masque et le nez, des loups de 3, 4 et 5 kilos à l'endroit mythique dit Pierre longue qui se trouvait à la place du Port Canto, tous les soirs que le Bon Dieu faisait et Dieu sait s'il en fait le bougre !

Gérard STAGLIANO

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P.S : pour le plaisir des yeux, cette photo… de la tchouïa ou le sar herbivore très fréquent au milieu des tchelbas pour partager la même alimentation qu'elles, mais côté gastronomique, la tchouïa est loin de valoir ses petits cousins, tous les autres sars ! Elle est du même acabit que la tchelba… Et plus encore la daurade, une reine incontestée sur la table, elle !

Photo collection Gérard Stagliano.

Pourquoi ai-je dit, un jour spontanément, que la tchelba me faisait penser à une sculpture égyptienne ?
Vraisemblablement parce que, quand on la regarde, on voit une forme pure, stylisée, aussi simple que belle.
Prenons un papier calque, dessinons le contour de ce poisson et appliquons le sur le logo de l’enseigne " la criée ", ces deux poissons ont une forme très pure et très simple qui symbolise le poisson en général et pas un poisson en particulier. Ajoutez les bandes horizontales jaune d’or et vous obtenez une symbolique que l’on retrouve dans la représentation égyptienne.

Chounet

Logo "La criée"

Photo extraite du Guide Vigot "La vie sous-marine en Méditerranée".
Il y a de très belle photos dans cet ouvrage.

Extrait d'un N° de Pilote d'avril 1965.
Le poisson des Îles d'Avre par le professeur Martial.
(Îles d'Avre = Avre-Îles=poisson d'avril).

Encore une forme de poisson qui ressemble bien à la tchelba.

Chounet

Les saupes.

Page 27 de " Mon album des profondeurs " de Gilbert Doukan, éditions Elsevier 1954.

Parfait pour les sars, ils sont plaisants, divers, rusés. Une bonne note pour eux au tableau d’honneur des écoliers de la mer. Mais les saupes, pourquoi le Créateur conçut-il les saupes, à quoi peuvent bien servir les saupes ?
Les marins qui relèvent leurs filets lourds de leur corps oblongs, les rejettent à la mer, dépités ; les ménagères s’en détournent ; le chasseur les dédaigne et même le denti ne les grignote que d’une dent maussade quand il a fait chou-blanc avec les sars, son gibier de choix. " Ah ! " pourrait-on dire, paraphrasant Montesquieu " comment peut-on être saupe ? " …
Mille excuses. Tout le monde n’est pas obligé de connaître les saupes : j’aurais dû vous les présenter. Voici : boops salpa, de la même famille que les sars, les Sparidès ? Ça ne vous dit rien ? Et si j’ajoute que le corps de ce poisson toujours en mouvement est très ovalaire, d’un bleu gris touché de noisette avec onze bandes longitudinales d’un bel orange, zébrant littéralement l’animal ? Pas grand’chose de plus …
Bon. Alors, détaillons.
La saupe ne vit jamais seule. Elle est aussi inconcevable à l’état isolé qu’un mouton unique dans un pâturage, qu’une oie cacardant sans compagne près d’une mare. Les saupes évoluent par bandes serrées de 20 à 50 au minimum, par troupeaux de 100, 200, 500 plus souvent. Pressées, nerveuses, compactes. Et toujours la gueule vers le bas, mâchonnant sans arrêt l'herbe de la mer, le gazon des océans, zostère ou posidonie. On ne les rencontrera qu’au-dessus des herbiers ou de roches abondamment plantées. C’est dire qu’elles ne se trouveront guère par grands fonds, sûrement pas au-dessous de 30 mètres en tout cas. Dire qu’elles broutent comme des moutons, ce ne serait pas faire preuve de grande originalité. En fait ce sont les moutons des profondeurs. Leur groupement grégaire, leur pâture constante, leur mode de nourriture est aussi leurs évolutions en bloc avec de brusques affolements comme reflux et galopades d’ovidés devant le chien. Les films sous-marins nous ont habitué à cette étonnante précision de mouvements régimentaires : " Tête … Droite ! " … " Demi-tour … Gauche ! " … Où est donc le capitaine qui clame l’ordre rauque les faisant brusquement pivoter, puis refluer ? Quel fil invisible les lie toutes pour arriver à cet automatisme de robots ? … C’est l’histoire des colonies animales, celle des oies sauvages, des vagues de criquets et des nuages de moineaux. Émerveillons-nous, laissons les explications qui stérilisent l’enthousiasme.
Bien entendu ces bataillons de proies tentantes paraissent les victimes-type pour le débutant. Ah ! … Voyez son œil qui brille et écoutez son cœur qui bat devant tant de gibier rassemblé et si accessible ! Sur tant de corps qui s’écartent à peine, sur tant de cibles si rapprochées qu’elles semblent n’en former qu’une seule, géante, ce serait bien le diable si … Mais justement, c’est le diable ! Trois fois rechargé, le fusil a craché une flèche qui semble faire le vide devant elle … On a tiré dans un magma de chair vive, on n’atteint que l’eau encore vibrante de tant de nageoires remuantes. Apprentissage presque obligatoire, déception et étonnements habituels propres à tous débuts et dans tous les sports.
Et si d’aventure, la chance comble le tireur, quel maigre butin ! Les plus belles saupes, en pleine eau, font 600, 700 grammes, mais leur poids moyen est de 300 grammes. Il est cependant juste de dire que l’on trouve sous les roches à sars, vivant avec eux, de très grosses saupes qui atteignent et dépassent le kilo. Mêmes celles-là, qu’en ferez-vous ? Vous les mangerez, bien sûr. Au moins une fois … Car vos amis ravis d’abord de la friture que vous leur apportez ne se feront pas prendre deux fois … La cuisinière avait bien été surprise par cette inhabituelle peau noire comme de l’encre qui tapisse la cavité abdominale du poisson une fois vidé. Malgré le fenouil dont on la capitonnera, dépassant le fumet des aromates, au-dessus de la saveur pourtant étoffée de l’huile d’olive provençale, une amertume imprègne la saupe, détourne les plus affamés, décourage les plus curieux. C’est que, nourries presque exclusivement d’algues, les saupes opèrent métaboliquement l’extraction de l’iode des végétaux marins. Et la pellicule d’un noir d’anthracite qui étonnait la préparatrice tout à l’heure n’est qu’un dépôt d’iode pur … Certes, si l’on prend un soin extrême, si l’on gratte l’indésirable revêtement, la chair est plus comestible. Mais la saupe reste un mets de goût très médiocre qu’on va enfin accuser de donner, à qui l’absorbe, cauchemars pour la nuit et rêves prolongés … Amis, laissons la saupe pharmaceutique et onirique à son destin de ruminant. Même Tartarin ne fusillait pas les moutons ! …

Gilbert Doukan

 

Dans son ensemble je trouve ce texte très beau, aussi beau que celui de Gérard. Néanmoins je laisse à Gilbert Doukan ses interrogations Mystiques et je m’interroge sur le crédit que l’on peut prêter aux affirmations quasi scientifiques concernant le dépôt d’iode pur que la tchelba aurait au plus profond de ses entrailles.
Je rappelle qu’il n’y a pas que les oursins qui soient bourrés d’iode et que je ne suis pas le seul, fort heureusement, à apprécier le goût et l’odeur de tout ce qui est fortement iodé.
Je voudrais aussi dire une chose : la critique gastronomique que beaucoup adressent à la tchelba pourrait s’adresser également au rouget qui, bien souvent, présente une forte odeur et un goût de vase, et pourtant le rouget, sous toutes ses formes culinaires est, en général, très apprécié ; il n’y a que Daphne pour ne manger du rouget que quand il est préparé, avec de la coriandre, de l’huile d’olive et du citron vert.
Même si Tartarin ne fusillait pas les moutons, le mouton c’est bon !

Chounet

 

 

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