MÉMOIRES DE BAINS ROMAINS

Les Squales

 

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Mon Premier Amour

Chiens et Chats

Les Italiens de la Bassetta et d'ailleurs étaient les rois du poisson. Il y en avait plein à Castiglione et Chiffalo qui étaient pêcheurs. Tous les chalutiers y portaient des noms de Saints : Saint-Sauveur était le plus prisé.

En matière de poissons, ils donnaient le "la", pêche et préparation comprises.

En matière de squales, ils étaient friands des chiens de mer, genre de gros requins gris, qu'ils dépeçaient sur le marché de Bab-el-oued et qu'ils étaient quasiment les seuls à acheter et à manger. Je regardais ces bestioles avec un rien de dégoût et beaucoup de peur. Un jour aux Deux Moulins, à la plage - qui n'en était pas une, mais on l'appelait comme cela, juste avant la propriété Nocchi, surplombée par le Restaurant La Madeleine - il en était arrivé un. Et un Arabe s'était jeté à l'eau, vêtu d'un seul jean et d'un poignard.
Que croyez-vous qu'il arriva ? Il réussit à le choper, en perdant je crois un doigt au passage et le bestiau était ensuite fièrement exposé avec son tueur. Souvenir vague en l'occurrence.

L'un de nos amis, pionnier de la chasse sous-marine, Armand Toupart, d'une trentaine d'années, chassait du côté de Ténès, avec deux acolytes, un monsieur frisant la soixantaine, et un jeune de dix-huit ans. Comme ils attrapaient beaucoup de poissons, ils avaient installé une série d'accroches poissons à une espèce de bouée qui les suivait, attachée qu'elle était aux reins du jeune homme. Mais à chaque fois qu'il revenait à la bouée pour y mettre une prise, les autres avaient été mangées. Il ne restait que les têtes sanguinolentes ... Ils décidèrent de laisser le jeune pour surveiller la  marchandise . C'était un chien de mer de 88 kilos. Le jeune ne fait ni une, ni deux, le tire en pleine tête et s'en va derrière, tracté par la bête. Il fallut une heure et vingt minutes, aux trois complices, pour en venir à bout. Et plusieurs flèches ...

Anecdote plus personnelle. Nous étions allés chasser dans une crique très poissonneuse, entre Bérard et Desaix, à un jet de pierre de Cherchell, où il y avait une chute d'eau douce importante qui devait tenter les poissons de mer.
Après la chasse, nous étions accoutumés à faire quelques douzaines d'oursins. Il y en avait aussi beaucoup, avec chacun son équipement, corbeille lestée de lièges pour lui permettre de flotter et fourchette. J'étais là donc à quérir mes oursins, quand je vis - c'est la seule fois - des tchelbas venir à ma rencontre, affolées par je ne sais trop quoi, et me passer dessous. Derrière elles, un magnifique squale ou chien de mer, rasait le fond en se faufilant entre les rochers. Je jure que si j'avais eu un fusil, je l'aurai tiré. Mais là, je n'ai fait que le regarder passer.

Un autre squale existait au marché de Bab-El-Oued, le chat de mer, à la couleur sable, tacheté de brun, que l'on appelait la roussette et que les Italiens nommaient la ou le gattarel ou gattarelle, et que, sur la Côte d'Azur, on se plaît - comme d'habitude - à débaptiser "saumonette" et qui n'a, bien évidemment, rien à voir avec le saumon.
Notre mère en achetait souvent et le préparait en Pistarielle, une sauce à l'eau, à l'ail et avec quelques autres babioles, en salade en quelque sorte, à la mode des Italiens du Sud. Elle en fait toujours aujourd'hui, de la "saumonette" et c'est toujours aussi délicieux. Le poulpe se préparait de la même manière.

Voilà, on aura tout dit entre "chiens et chats". En espérant avoir intéressé le lecteur de ces lignes.

Gérard Stagliano

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Chiens et Chats

Pour la littérature officielle, l'année 1869 est celle de la mort de Lamartine. Pour la poésie moderne, c'est celle de la parution, dans la pénombre, des fulgurants Chants de Maldoror.
Qu'est ce que ça vient faire là, me direz-vous ? Il faut s'accrocher, mais c'est émouvant et aussi beau qu'un squale.

Image recomposée par bainsromains.com

Mon Premier Amour

Debout sur le rocher, pendant que l'ouragan fouettait mes cheveux et mon manteau, j'épiais dans l'extase cette force de la tempête, s'acharnant sur un navire, sous un ciel sans étoiles. Je suivis, dans une attitude triomphante, toutes les péripéties de ce drame, depuis l'instant où le vaisseau jeta ses ancres, jusqu'au moment où il s'engloutit, habit fatal qui entraîna, dans les boyaux de la mer, ceux qui s'en étaient revêtus comme d'un manteau. Mais l'instant s'approchait où j'allais, moi-même, me mêler comme acteur à ces scènes de la nature bouleversée. Quand la place où le vaisseau avait soutenu le combat montra clairement que celui-ci était allé passer le reste de ses jours au rez-de-chaussée de la mer, alors, ceux qui avaient été emportés avec les flots reparurent en partie à la surface. Ils se prirent à bras-le-corps, deux par deux, trois par trois ; c'était le moyen de ne pas sauver leur vie ; car leurs mouvements devenaient embarrassés, et ils coulaient bas comme des cruches percées… Quelle est cette armée de monstre marins qui fend les flots avec vitesse ? Ils sont six ; leurs nageoires sont vigoureuses et s'ouvrent un passage à travers les vagues soulevées. De tous ces rêves humains, qui remuent les quatre membres dans ce continent peu ferme, les requins ne font bientôt qu'une omelette sans œufs, et se la partage d'après la loi du plus fort. Le sang se mêle aux eaux, et les eaux se mêlent au sang. Leurs yeux féroces éclairent suffisamment la scène du carnage… Mais quel est encore ce tumulte des eaux, là-bas, à l'horizon ?On dirait une trombe qui s'approche. Quels coups de rame !J'aperçois ce que c'est. Une énorme femelle de requin vient prendre part au pâté de foie de canard, et manger du bouilli froid. Elle est furieuse, car elle arrive affamée. Une lutte s'engage entre elle et les requins pour se disputer les quelques membres palpitants qui flottent par-ci par-là, sans rien dire, sur la surface de la crème rouge. À droite, à gauche, elle lance des coups de dents qui engendrent des blessures mortelles. Mais trois requins vivants l'entourent encore, et elle est obligée de tourner en tous sens, pour déjouer leurs manœuvres. Avec une émotion croissante, inconnue jusqu'alors, le spectateur, placé sur le rivage, suit cette bataille navale d'un nouveau genre. Il a les yeux fixés sur cette courageuse femelle de requin, aux dents si fortes. Il n'hésite plus, il épaule son fusil, et, avec son adresse habituelle, il loge sa deuxième balle dans l'ouïe d'un des requins, au moment où il se montrait au-dessus d'une vague. Restent deux requins qui n'en témoignent qu'un acharnement plus grand. Du haut du rocher, l'homme à la salive jaunâtre se jette à la mer et nage vers le tapis agréablement coloré, en tenant à la main ce couteau d'acier qui ne l'abandonne jamais. Désormais, chaque requin a affaire à un ennemi. Il s'avance vers son adversaire fatigué, et, prenant son temps, lui enfonce dans le ventre sa lame aiguë. La citadelle mobile se débarrasse facilement du dernier adversaire…Se trouvent en présence le nageur et la femelle de requin, sauvée par lui. Ils se regardèrent entre les yeux pendant quelques minutes ; et chacun s'étonna de trouver tant de férocité dans les regards de l'autre. Ils tournent en rond en nageant, ne se perdent pas de vue, et se disent à part soi : “Je me suis trompé jusqu'ici ; en voilà un qui est plus méchant.“ Alors, d'un commun accord, entre deux eaux, ils glissèrent l'un vers l'autre, avec une admiration mutuelle, la femelle de requin écartant l'eau de ses nageoires, Maldoror battant l'onde avec ses bras ; et retinrent leur souffle, dans une vénération profonde, chacun désireux de contempler, pour la première fois, son portrait vivant. Arrivés à trois mètres de distance, sans faire aucun effort, ils tombèrent brusquement l'un contre l'autre, comme deux aimants, et s'embrassèrent avec dignité et reconnaissance, dans une étreinte aussi tendre que celle d'un frère ou d'une sœur. Les désirs charnels suivirent de près cette démonstration d'amitié. Deux cuisses nerveuses se collèrent étroitement à la peau visqueuse du monstre, comme deux sangsues ; et, les bras et les nageoires entrelacés autour du corps de l'objet aimé qu'ils entourèrent avec amour, tandis que leur gorge et leur poitrine ne faisaient bientôt plus qu'une masse glauque aux exhalaisons de goémon ; au milieu de la tempête qui continuait de sévir, à la lueur des éclairs, ayant pour lit d'hyménée la vague écumeuse, emportés par un courant sous-marin comme dans un berceau, et roulant sur eux-mêmes vers les profondeurs de l'abîme, ils se réunirent dans un accouplement long, chaste et hideux !…
Enfin, je venais de trouver quelqu'un qui me ressemblât !… Désormais, je n'étais plus seul dans la vie !… Elle avait les mêmes idées que moi !…
J'étais en face de mon premier amour !

Lautréamont

Les chefs d'œuvre de l'érotisme, éditions Planète

 

À la une de Nice Matin le dimanche 1 octobre 2006

 

 

Mêmes si baigneurs et requins se croisent rarement, ces derniers font tout de même partie intégrante de notre écosystème.
Photo de Ralf Kiefner, présentée lors du Festival de l’image sous-marine de Juan-les-Pins.

Info Gérard Stagliano

 

 

 

 

 

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