J'en parle pour l'anecdote car il n'y a pas de
risques d'en rencontrer la moindre trace à la chasse sous-marine.
En Algérie, les humoristes l'appelaient le rouget du pauvre,
et dans un pays où le rouget valait bien peu (quelque trois anciens
francs le kilo, comprenez bien centimes de notre défunt franc
de Gaulle-Ruef), il fallait être effectivement bien pauvre pour
n'en point manger.
La sardine servait d'abord à nous régaler,
parce que nous l'aimions beaucoup et de toutes les manières :
Frite, après avoir été enfarinée ;
Grillée, notamment en pleine nature non pas au charbon de
bois, mais plus subtilement sous un feu nourri de sarments de vignes,
séchés ;
Ou bien encore, à l'escabèche, vous savez bien cette
sauce au vinaigre et à la tomate parsemée de câpres,
je m'en lèche encore les babines.
Nous l'utilisions beaucoup comme amorce, pour aller à la pêche
à la palangrotte, et nous en avions des pleins paniers, il fallait
la découper avec les dents et même crue, il nous arrivait
d'en goûter toutes les saveurs et odeurs. Il faut dire qu'elle
était fraîche à faire peur contrairement à
celles des étals de nos chers supermarchés d'aujourd'hui.
Je dis donc bien que nous les mangions de toutes les manières.
La preuve.
La maternelle, qui nous les préparait, affirme avec force et
nous avons la faiblesse de partager son avis, que la sardine, la nôtre,
celle d'Algérie, était bien plus goûteuse,
et d'une taille bien plus réduite que celle de France. C'était
assurément une autre espèce moins atteinte de gigantisme
que celle d'ici. C'est aussi une grande part de nostalgie qui me fait
écrire cela. On enjolive, on enjolive, mais est-ce si sûr
?
Quand nous arrivions à la place du gouvernement pédibus
corpus, il nous fallait la traverser en diagonale pour aller prendre
le trolleybus de la ligne 4, celui des Deux-Moulins, qui partait au
tout début de l'avenue du 8 novembre, de l'autre côté
d'ailleurs, du côté quartier de la Marine. Et nous longions
des baraques en bois, tenus par nos amis les Arabes qui les vendaient
frites ou grillées. Nous passions alors dans un délicieux
nuage odorant dont nous gardons un souvenir attendri.
Je vais citer abondamment Henry-louis Duhamel
du Monceau et son traité des pesches (1769-1782) car c'est une
source d'informations inépuisable, par contre, n'étant
pas un spécialiste du vieux Français, vous voudrez bien
me pardonner une traduction qui risque d'être approximative.
Chounet
Ceux qui se piquent d'être des connaisseurs en sardines,
et qui prétendent avoir examiné avec attention la qualité
des sardines de Bretagne, des côtes de France jusqu'à Bayonne,
celles d'Espagne, de Languedoc, de Provence et d'Italie, trouvent les
petites sardines de Provence les plus fines ; néanmoins on estime
beaucoup les petites sardines qu'on pêche à Royan
Henry-louis Duhamel du Monceau
Traité Général des Pesches éditions connaissance
et mémoires
Le poisson que nous nommons Sardine est de la famille
des Harengs, et par conséquent de celle des Aloses : tous ces
poissons sont ronds, à écailles et à arêtes
; tous ont un seul aileron mou sur le dos, vers la moitié de
leur longueur ; sous le ventre, derrière l'anus, un aileron qui
s'étend presque jusqu'à la naissance de celui de la queue
; deux nageoires derrière les ouies, deux sous le ventre
/
Les Sardines sont, ainsi que les harengs, des poissons de passage qui
paraissent sur nos côtes par bancs ou bouillons, dans les saisons
marquées ; elles n'entrent point comme les Aloses, dans les rivières
qui se déchargent à la mer, aux endroits mêmes où
l'on prend beaucoup de sardines ; néanmoins il y a une espèce
dont je parlerais dans la suite, qui reste dans les lacs d'eau douce
sans jamais communiquer avec la mer.
Nous avons dit que le vrai Hareng était un poisson de l'Océan
qui ne se trouvait point dans la Méditerranée ; les sardines,
au contraire, sont si abondantes dans cette mer, qu'il y en a qui ont
cru qu'elles lui étaient propres à l'exclusion de l'Océan
: on verra dans la suite qu'elles fréquentent les deux mers,
et qu'on en fait dans l'Océan des pêches presque aussi
abondantes que dans la Méditerranée.
Quoique les Sardines soient des poissons de saison, qui, généralement
parlant, précèdent les Harengs, elles paraissent plutôt
à certaines côtes qu'à d'autres ; et elles se plaisent
particulièrement sur certains fonds où elles se rassemblent
en grand nombre, et y séjournent plus longtemps qu'ailleurs ;
tout cela pris généralement : car les bancs de Sardines,
comme ceux des Harengs, se portent quelquefois très abondamment
d'un côté et ensuite d'un autre, et quelques années
plutôt, d'autres plus tard ; nous citerons des endroits où
l'on en prend quelques-unes toute l'année.
Henry-louis Duhamel du Monceau
Traité Général des Pesches éditions connaissance
et mémoires
Ce texte na pas été écrit pour
le site mais, en le lisant, les larmes se sont mis à couler tellement
les souvenirs "I" sont remontés à la surface.
Mais quand on sait que Samir Toumi est né à la Pointe
Pescade Alors
Vendredi 7 avril 2006 -
Sardine, quand tu nous tiens
Avez-vous déjà été atteints
dune montée de sardine
grillée ? A Alger, cest une addiction bien connue, vous
vous baladez, il est lheure de déjeuner, et là,
lun de vos amis na quune seule obsession : manger
de la sardine grillée, ou à la limite une petite friture
de sardine .Il y pense généralement le matin, dès
le réveil, et cette addiction est souvent en phase avec le temps
printanier et le soleil éclatant de blancheur qui inonde Alger ..
Vous aussi, vous vous mettez à saliver et là, la grande
quête commence . Alger centre, quartier du Sacré Cur,
en haut de la rue Didouche Mourad, à quelques mètres du
Parc de Galland, Mustapha et sa petite gargotte, toujours bondée.
Des cadres du Ministère, des peintres et des maçons, une
vieille dame élégante, on se case comme on peut, chez
Mustapha, alignés sur les tables et avant même de passer
le pas de la porte, on demande, un peu inquiet : " Mustapha, keyenne
esserdine lyoum ? ", Mustapha débite sa sentence, il nous
invite à nous asseoir et désigne deux places . Immédiatement
la bouteille de Sélecto ou de Hamoud étiquette blanche
atterrit sur la table, et quelques minutes plus tard, la petite assiette,
avec les sardines tant convoitées, accompagnées de deux
quartiers de citron, mmmmmmm . Plonger les doigts dans la sardine
bien chaude, frite comme il se doit, la casser en deux, quelques gouttes
de citron, la mordiller, doucement lentement, puis se jeter sur la deuxième,
un peu enragé, puis la troisième, puis la quatrième,
plus rien nexiste autour de vous, juste les sardines qui, lascives,
sur la petite assiette fleuries, attendent que vous les portiez à
votre bouche, destination ultime, afin quelle se noient une dernière
fois dans un océan de Hamoud Soulagement, les yeux brillent
de contentement, laddiction disparaît, un bon café
noir, et comme dit la chanson " Et cest parti pour le show .
", non sans avoir lancé un regard éperdu de reconnaissance
à Mustapha que vous bénissez dexister
Parfois, Mustapha vous regarde de son air désolé, en secouant
la tête, toutes les sardines ont été avalées,
il ny en a plus une seule, mais vous, le dos légèrement
voûté par la mauvaise nouvelle, vous ne vous laissez pas
abattre, car lespoir est là, quelques mètres plus
bas, sur lautre trottoir, en face de la pompe à essence
du Sacré cur, à la taverne .. Facile à
retrouver la taverne, car le nom est gravé en mosaïque,
sur le trottoir en face de la porte dentrée . Ah la
taverne, sa lumière particulière générée
par les lourds rideaux qui filtrent la lumière, son bar, au fond,
ses affiches dAlger au lendemain des années 60, ses petites
chaises bistrot en bois, oui, il y a des sardines, grillées cette
fois ci, accompagnée dun verre de vin et dune
salade de tomates . Elles arrivent, elles sont là, plus
épaisses, moins fines, moins tortueuses, elles sont là,
dodues, grillées, étalées sur la petite assiette
blanche, elles se défont entre vos doigts et en attaquant de
concert la chair de ces belles dodues, on se regarde, le verdict tombe
" mmmmmm, elles sont bonnes . ", soulagés, les
doigts farfouillent dans la chair duveteuse, la chair fond dans la bouche
avant même de commencer à mâcher, lodeur des
ports et de la mer envahit vos sens, je suis sur le sardiner, il est
5 heures du matin, on approche de la côte, la vente à la
criée va débuter, les sardines sont là luisantes,
certaines sont encore frétillantes, inquiète de leur nouvelle
vie dans les petites assiettes des bars et des gargotes algériennes,
certaines finiront en beignets dans la poêle exigeante dune
mamma, dautres vivront leur dernier ballet aquatique dans la sauce
rouge piquante dune chtitha, aquarium en fer blanc dune
grosse marmite dont le contenu sera dévoré par la masse
laborieuse des ouvriers et des maçons ..
Sardines, je vous aime