Juste après la guerre de 1939-1945, le paternel nous avait offert
un bateau pneumatique de couleur jaune, gonflable donc, du genre Zodiac,
mis à la mode par la Marine US durant le conflit.
Mais, à la différence du Zodiac d'aujourd'hui, il n'avait
ni fond rigide en bois, ni à fortiori de tablette en bois à
l'arrière. Il était entièrement gonflable et arrondi
à la proue comme à la poupe.
Avec cette embarcation, nous longions les rochers de la plage l'Indépendance,
le Grand, le Gros, le Plat et le Camembert, plus tous les autres environnants,
munis de nos piques à crabes et nous dévastions allégrement
cette population pacifique mais munis de pinces acérées.
Il y avait deux sortes de crabes à se mettre sous la dent.
Le noir ou si l'on préfère, brun foncé, marronâtre
quoi, à la carapace légère et facilement cessible,
qu'il nous arrivait de manger quasiment vivant et cru bien évidemment.
Ils étaient plus nombreux, mais moins enrochés, donc pas
très faciles à choper. Ils couraient sur les rochers et
- pour nous échapper - n'hésitaient pas à s'immerger
et à courir toujours sur les rochers et sous la surface. Nous
en attrapions beaucoup à la fraîche, après dix-huit
heures, les soirs d'été et de printemps.
Mais, ceux qui avaient, et de loin, notre préférence
était les crabes à poils « Ériphia Verrago
», du moins les appelions-nous comme cela. Ils étaient
de couleur jaune verdâtre et très velus, les pinces toujours
dissemblables, étaient fortes et leur morsure aussi puissante
que douloureuse. Leur chair, même crue, avait un goût délicieux
et légèrement sucré. À la cuisson, au court-bouillon,
ils prenaient la couleur rouge propre à tous les crustacés,
et leur chair avait toujours aussi bon goût, mais dans un registre
différent.
Mais la maternelle, qui avait bon goût elle aussi, préférait
destiner nos prises, surtout quand elles étaient nombreuses comme
c'était souvent le cas, à la soupe de crabes, bien plus
parfumée que la soupe de poissons. On la mangeait déjà
avec le nez, aux alentours de la cuisine. Délicieux !
Pour conclure, nous habitions un beau pays, et nous avons eu - sans
argent ni Ferrari, ni Porsche, ni rien - une jeunesse dorée et,
le plus triste, sans en être réellement conscient.
Gérard Stagliano
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