Méditer. : Congre. Scientifique : Conger Conger
Un poisson que je n'ai jamais tiré de ma vie, d'abord parce
que, exception faite de la murène, j'ai très peu d'appétence
pour les serpentiformes, ensuite parce que le fait d'avoir un pareil
animal, accroché à sa hanche, pose davantage de problème
qu'il n'en résout. Mais c'est pareil pour la murène.
En Algérie, où j'ai commencé mon apprentissage,
il faut dire que nous n'en rencontrions que très peu ; je dirai
même que je n'en ai jamais croisé de ma vie sur ma terre
d'origine. C'est sans doute dû au fait que ces animaux privilégient
les hauts fonds et que je n'avais pas suffisamment de capacité
thoracique pour les y affronter.
Cela dit, culinairement, cette bébête ne me tente vraiment
pas. Je lui préférerais toujours la murène, sa
cousine, qui donne à la bouillabaisse ou la soupe de poissons,
un liant, un aspect d'un tout autre attrait, sans compter que sa chair
jaunie, par le safran, ajoute le plaisir de l'oeil à ce que je
viens de dire.
Dans les années 70, mon beau-frère loua un magnifique
bateau de dix bons mètres de longueur dans lequel nous avions
tout le confort, et nous conduisit, l'espace d'un week-end sur les îles
proches du Lavandou et - pour être plus précis - dans celle,
paradisiaque, de Port-Cros, qui est, contrairement à ses voisines,
parc national, donc interdite de chasse sous-marine.
La mer était d'un plat uniforme. C'était aux environs
des 18 heures au printemps et le temps était magnifique. Je décide
d'aller jeter un oeil, seulement un oeil. Je chausse mon masque sous-marin
et mes seules palmes et j'entraîne avec moi le fils du beauf,
mon neveu par alliance, équipé de la même manière.
On visite méticuleusement les anfractuosités des rochers
avoisinants et, ô surprise pour moi, dans tous les trous où
presque dépassait la gueule plus qu'inquiétante d'un congre,
par moins d'un mètre de fond. À croire qu'ils avaient
lu quelque part, qu'à cet endroit, la chasse sous-marine y était
interdite. Moi, qui n'en avais jamais vus « in live » comme
disent les Anglais, j'étais servi. Dire que cela m'a fait changer
d'opinion sur leur compte serait beaucoup dire. Je n'ai pas même
tenté d'en choper un, même dans la plus parfaite illégalité.
Le lendemain, réveillé par les clapotis sur la coque
de notre embarcation de luxe, je me lève et parcours nonchalamment
l'embarcadère, fait de lattes de bois légèrement
écartées les unes des autres, sans pouvoir m'empêcher
de jeter mon oeil de lynx sous les flots toujours aussi calmes et translucides
que la veille au soir.
Et là, choc émotionnel pour ma pomme, je constate la présence
d'une magnifique seiche, tout ondulante de plaisir. L'instinct du chasseur
me fait rechercher la seconde alentour, dame en pleine période
de fraie : c'est d'une logique implacable. Mais non, celle-ci était
célibataire. Je remonte subrepticement sur le bateau, je charge
le fusil à l'intérieur, je ressors avec une jambe raide
et le fusil plaqué le long d'icelle, je m'accroupis en laissant
l'arbalète descendre entre deux lattes du débarcadère,
et je tire la belle sans prendre la peine de me mettre à l'eau...
Dans la plus parfaite illégalité s'entend. Mais il était
6 heures du matin et les gardes, encore couchés sans doute.
Je ne brave le danger que quand cela en vaut le coup, et les congres
en l'occurrence n'en valaient pas la peine.
Gérard STAGLIANO