Derrière une murette et deux marches de pierre se trouvait un
jardin appelé " le potager ". En fait, il navait
de potager que le nom, car peu de légumes y poussaient à
cause du soleil, des embruns et du manque deau. En revanche, trois
figuiers y prospéraient, cétaient des figuiers "
bakores " qui donnaient deux récoltes par an. La première,
à la Pentecôte, donnait des figues blanches au cur
violet ou vert tandis que perçaient déjà les petits
fruits verts qui seraient mûrs en Août ou Septembre pour
la seconde récolte.
Cétait une joie de cueillir ces belles figues bien mûres,
mais il nous fallait déloger les mantes religieuses qui y avaient
élu domicile. Dressées sur leurs pattes inférieures
et ouvrant leurs mandibules, elles vous " fixaient " de leurs
yeux verts à facettes, aux reflets métalliques comme leurs
ailes. Bien sûr, il était aisé de les jeter à
terre, dun coup de baguette, malgré leur 6 à 8 centimètres,
mais cétait toujours un moment désagréable
de devoir affronter ces insectes menaçants. Ces mantes étaient
heureusement moins nombreuses sur le grand figuier qui abritait la longue
table des repas et surtout des goûters. Ce figuier, vers le 15
Août, nous procurait des figues violettes presque noires qui avaient
" la robe dun pauvre, le cou dun pendu et la larme
à lil ", selon le dicton. Ses branches étaient
si solides que lune delles, horizontale, supportait une
balançoire rustique et solide, faite dune simple planche
blanche, qui faisait la joie de Marie-Geneviève et de Solange.
Au sol, les galets blancs rapportés de la plage voisine brillaient
à côté des boules du cassis parfumé dont
nous faisions des petits bouquets ronds qui embaumaient larmoire
à linge.
Pour atteindre les plus élevées de ces belles figues,
il suffisait dentailler lextrémité dun
long bambou, puis dy introduire un bouchon de liège, pour
obtenir une brèche en éventail, destinée à
recevoir délicatement un joli fruit. Une simple torsion du poignet
suffisait ensuite à détacher le fruit de larbre,
prêt à être dégusté. Certains fruits
récalcitrants nous narguaient tout en haut de larbre, les
deux filles alors ne résistaient pas à la tentation et
grimpaient de branche en branche dans un bouillonnement de jupes en
vichy rose. Parvenues au sommet, elles nosaient plus redescendre
de peur de révéler leurs jupons de broderie anglaise lorsque
des invités arrivaient inopinément, comme lAbbé
Juan, venu rendre visite à leur grand-mère, " cette
chère Madame Bertrand ! ". Prises au piège, elles
se contentaient alors dagiter leurs mains pour saluer les arrivants
et labbé de se demander, interloqué : " Mais
pourquoi ne descendent-elles donc pas dire bonjour ? "
Daprès notre fidèle Marabout qui les soignait,
les figuiers avaient un esprit. Au printemps, il allait chercher des
fruits de figuiers sauvages qui poussaient dans les rochers de la plage.
Il les enfilait sur une ficelle et les plaçait dans les branches,
les abeilles et les insectes faisaient alors le reste. Lorsque loncle
Paul est mort en 1928, Marabout est allé le dire à tous
les arbres en leur expliquant que le reste de la famille serait toujours
là pour les soigner et les arbres rassurés ont continué
à vivre et à nous donner leurs beaux fruits.
Dautres arbres aussi nous apportaient ombre et beauté.
Cétait le cas des tamaris aux fleurs de brouillard rose
qui attiraient mésanges et fauvettes friandes de petits insectes
attirés sans doute par leur doux parfum. Plus loin, cétait
la vigne montant en pampre de raisin muscat blanc aux gros grains. On
en enlevait les pépins pour les faire en confiture enrobés
de gelée, une merveille! Ils mûrissaient à temps
et étaient suivis par les gros raisins rouges kabyles de septembre.
Yvonne, dite Myonne, et Solange CARAYOL
Cest un beau cadeau que vous faites, Solange et Myonne, à
tous ceux qui ont la chance davoir dans leur jardin un ou plusieurs
figuiers. Ils les considèreront désormais dun autre
il. Personnellement, je nen ai pas, mais, lorsque jen
croise un au bord dun jardin de Bretagne, je ne manque pas den
froisser une feuille et de la humer. Alors me reviennent en mémoire
les effluves de mon enfance.
Dans notre jardin des Bains Romains, lunique figuier était
" stérile ", comme celui de la parabole, ou bien il
était sauvage et ne donnait pas de bons fruits comestibles. Il
aurait fallu le greffer. Mais quelle bonne odeur il diffusait par les
chaudes journées dété ! " Mon "
figuier nest plus mien, mais son odeur ma accompagnée
dans tous les lieux où jai vécu.
Savez-vous, Solange et Myonne, que lon appelle " figue
de mer " le violet commun de Méditerranée ?
Camille
Il existe des figues sauvages et des figues de culture. Les inflorescences
de la figue de culture ne contiennent que des fleurs femelles à
long style, celles des figues sauvages en revanche contiennent des fleurs
mâles à côté des fleurs femelles à
court style. Les larves de la guêpe du figuier se développent
dans les fleurs des formes sauvages, les quittent couvertes de pollen
et fertilisent ainsi les figues de culture. Les Romains favorisaient
déjà la pollinisation en accrochant des branches de figuier
sauvage dans les arbres à figues comestibles. Les figues se développent
aussi sans pollinisation mais sans graines, on mange les variétés
sans graines comme fruits frais et les variétés avec graines
comme fruits secs. (cf. Le " Guide des Plantes Tropicales "
dAndreas Bartels chez Ulmer)
Solange
Le guide vert " Les arbres " (Editions Solar,1988) confirme
ce que tu dis. Le figuier commun (Ficus Carica) dans ses variétés
cultivées, ne possède que des fleurs femelles, tandis
que le Figuier sauvage (Caprifiguier) porte à la fois des fleurs
mâles et femelles.
Le figuier sauvage ou Caprifiguier est appelé " Figuier
mâle " en Afrique du Nord où il est cultivé,
selon lEncyclopédie Larousse (1973). Au sommet, il a des
fleurs mâles. Les fleurs femelles sont brévistylées
(à court style). Chez le figuier domestique, les fleurs du sommet
sont stériles (sans graines) et les fleurs femelles longistylées
(à long style).
Quant à la guêpe spécifique qui pond ses ufs
dans les fleurs de figuier, il sagit du " Blastophage ".
Et là, cest toute une histoire
Camille

Ce figuier, vers le 15 Août, nous procurait des
figues violettes presque noires.

Ses branches étaient si solides que lune
delles, horizontale, supportait une balançoire rustique
et solide, faite dune simple planche blanche, qui faisait la joie
de Marie-Geneviève et de Solange.

Solange sur sa balançoire.
Je l'ai bien connu ce figuier avec cette balançoire
je me suis balancée sous sa grosse branche.
Camille