Comment vous parler de macrique
alors que je meurs denvie de vous y emmener pour vous en faire
découvrir tous les trésors ! Je vais laisser une petite
Solange de 7 ans, toute dodue et toute dorée, vous y escorter
mais, attention, il ne faut pas traîner car elle court devant,
ses longues tresses brunes agitées par la course.
Au bout de la petite rue de la Pointe qui suit la mer en tournant à
droite après la villa de ma grand-mère, avenue Villalba,
voici les rochers qui apparaissent. Den haut, on découvre
un cirque fait de larges roches aplanies par les tempêtes mais
bien coupantes sur les bords. Au fond, une anse deau verte, limpide
et belle, apparaît, bordée dune falaise assez haute
à gauche et de rochers longs et plats à droite qui forment
la Pointe Sidi Abdallâh. Un petit endroit de rêve ouvert
sur le large à lOuest mais bien abrité des grosses
vagues du Nord.
Je dévale les rochers, jette ma chemisette sur un grand rocher
plat qui invite au farniente et plouf ! me voilà déjà
dans leau ! Je ressors la tête et jéclabousse
ma sur Marie-Geneviève qui sest installée
aussi confortablement que possible dans les rochers pour bouquiner un
des innombrables livres de la bibliothèque de ma grand-mère
qui font ses délices et me font mourir dimpatience quand
je voudrais quelle vienne jouer avec moi et quelle me répond
invariablement : " Je finis mon chapitre et jarrive ! ".
La patience nest pas mon fort et je replonge aussitôt. Devant
moi, voici la baignoire des petits, piscine naturelle creusée
dans la roche, de même niveau que la mer, où leau
renouvelée par chaque petite vague a le temps de se réchauffer
au soleil. A côté, une sorte descalier naturel permet
de descendre dans la mer, elle est si claire que le moindre petit caillou
se détache nettement, malgré la profondeur qui nous fait
rapidement perdre pied. Cest ici que jai appris à
nager, accrochée au cou de ma mère puis à une épaulette
de son maillot de bain, tout en suçant mon pouce qui était
bien meilleur trempé dans leau salée ! Un jour,
jai lâché son épaulette pour nager à
ses côtés et elle ma appris à faire du "
sous-leau " et à découvrir les merveilles des
fonds marins en ouvrant les yeux tout simplement dans leau, le
masque nest arrivé dans ma vie que bien après avec
les palmes pour aller explorer un peu plus en profondeur ou bien pour
admirer les poissons la tête plongée dans leau et
le corps bien tranquillement allongé sur un matelas pneumatique,
quel luxe et quel bonheur !
Revenons à la crique, faisons dabord un petit tour vers
la toute petite plage secrète, on tourne à gauche dun
rocher semblable à un paravent et on découvre une langue
de sable fin dont laspect change selon limportance des tempêtes
dhiver. Certaines années, elle est complètement
immergée mais souvent, la mer laisse à découvert
une adorable plage miniature bien cachée dans une infractuosité
de rochers où le sable remonte en formant un plan incliné.
En ressortant de ce petit fjord, je reviens aux rochers de droite plus
intéressants, et je tourne le dos à la falaise sombre
qui borde la crique au Sud, elle est noire et inquiétante. A
ses pieds, beaucoup de rochers coupants affleurent la surface de leau.
Depuis que je me risque à les explorer avec le masque et les
palmes, jai réussi à oublier ma peur devant ces
recoins sombres qui hantaient mes nuits parfois. Jai découvert
toute une population de poissons brillants, de poulpes discrets, de
petits bernard-lhermite véloces, dalgues colorées
et jy ai même rencontré un jour un joli petit hippocampe
!
En traversant la crique en largeur, je me retrouve sur les lieux qui
faisaient les délices de notre groupe denfants, le rendez-vous
des téméraires petits poissons que nous étions
et qui ne craignaient que le cri rituel de nos mères : "
On rentre ! " Droit devant, voici une large grotte au plafond très
haut, elle offre, un peu au-dessus de la surface de leau, une
large plate-forme sur laquelle il est aisé de se hisser pour
sy allonger. On peut sy retrouver à plusieurs assis
au bord, les jambes baignant dans leau ou bien encore en explorer
le fond bien arrondi mais surtout grimper sur la bosse de son auvent
naturel pour sauter dans leau. Il y avait assez de fond pour cela,
mais pour les plongeons il valait mieux partir en biais vers le large.
On la peut-être compris dans mes histoires précédentes,
je suis fana des " bombes " à répétition,
les genoux bien serrés dans les bras et les cuisses toutes rougies
par les claques successives de la surface de leau, de préférence
en direction de la crique, pour être vue et admirée : "
Regarde celle-là, Maman, et celle-là, encore mieux ! "
Parmi toutes mes amies, la meilleure plongeuse est incontestablement
Camille, certes, je ne peux égaler la ligne de ses plongeons
de tête mais elle ne peut concurrencer létendue de
mes éclaboussures, cest là que je suis bien contente
davoir des " réserves " comme aimait à
le dire mon parrain quand jétais petite en tapotant mes
cuisses, je lui répondais outrée : " Cest pas
des réserves, cest des couisses ! " Quel toupet, il
avait beau être grand et beau et mavoir rapporté
du Maroc un superbe ours roux que jappelais Carotte et que jadorais
: " Cest mon payen qui yevient du Mayoc qui ma donné
Cayotte ! ", je ne lui pardonnais de se moquer de moi que quand
il me poussait sur la balançoire, si fort que je pensais bien
rester coincée en haut du figuier et que ma mère poussait
les hauts cris pour quil arrête !
Mon parrain me laissait à mes " bombes " et faisait,
lui aussi, des départs plongés parfaits mais il passait
surtout son temps à faire de la pêche sous-marine avec
mes parents et ils nous ramenaient tous avec leurs fusils harpons des
mérous magnifiques et bien dautres poissons encore qui
se révélaient tout aussi délicieux après
être passés dans la cuisine magique de ma grand-mère,
enveloppés des petites herbes du jardin.
Fatiguée des sauts, je traverse le petit passage toujours bouillonnant
qui sépare ma grotte des rochers de la Pointe Sidi Abdallâh,
jattrape mon seau pour rapporter une algue, une arapède,
de jolis cailloux pour border mon petit jardin, un escargot de mer ou
une horrible holothurie qui crachera ses boyaux de rage un peu plus
tard. Marie-Geneviève me rejoint pour cette expédition
qui est plus à son goût, nous nous dépêchons
de décoller quelques arapèdes pour mâchouiller le
petit mollusque à lintérieur du chapeau chinois
en guise de chewing-gum avant de le recracher assez vite. Bien sûr,
ça ne vaut pas les créponnés du Novelty à
Alger, les meilleures glaces que jai jamais mangées!
Nous allons explorer toutes les deux les creux de rochers en évitant
les oursins noirs ou violets et pister ensemble les crevettes translucides
et les petits crabes dans les trous deau, nous ne voyons pas le
temps passer, nous guettons allongées sur le ventre les mouvements
de cette faune si vivante qui se cache parmi toutes les algues multicolores
et nos épaules cuisent. Heureusement les grosses vagues du large,
venues du Nord qui se brisent sur cette pointe rocheuse nous éclaboussent
régulièrement ou bien nous recouvrent dembruns rafraîchissants.
Parfois les vagues sont plus fortes et balayent la Pointe, on ne se
risque pas alors sur les rochers mais ces jours-là, cest
le grand jeu dans la crique qui devient blanche décume.
Cest une baignoire remplie de bain moussant quon découvre
en arrivant les jours de grand vent. On nage de toutes nos forces en
direction du petit passage où se précipitent les grosses
vagues du large. On crie : " A lassaut ! " et on lutte
contre le courant qui nous pousse irrésistiblement vers la falaise
en face, on arrive tout juste à faire du sur-place. Ma sur
et ma mère sont avec moi et nous nous encourageons mutuellement
en pensant que nous risquons de nous faire gronder au retour par notre
père qui juge ces expéditions un peu risquées quand
la mer est forte. Cest un peu effrayant mais cest merveilleux
aussi de nager dans cette mer bouillonnante, la tête recouverte
par les vagues et de se faire peur en luttant dans cette écume
blanche tout en étant protégée de la violence du
grand large par la barrière de rochers et létroitesse
du passage. Cest sûr cette nuit, je vais encore faire le
même cauchemar, je suis entraînée par la force du
courant contre la falaise toute sombre, jai beau nager je narrive
pas à avancer ! Mais ces nuits agitées ne me font pas
renoncer aux délices et au grand frisson de " lAssaut
" ! (Jen rêve encore aujourdhui alors que mes
exploits se limitent à faire 1000 mètres à la piscine
le samedi !)
Enfin lombre commence à gagner la crique et le cri fatidique
des mamans retentit : " Allez, les enfants, on rentre ! "
Cet appel me sort de ma vie de princesse marine pour me propulser dans
la terrible réalité, il me faut quitter les amis et les
jeux pour grimper sur les rochers et remonter vers la maison, épuisée
soudain. Moi, qui courais devant tout à lheure avec tout
un chargement qui ne me pesait pas, je ronchonne de devoir porter serviette,
masque, palmes et le seau où jai mis les trésors
maritimes que jai découverts oui, vraiment, je suis une
enfant martyre ! Et bien, tant pis, aussitôt habillée,
jirai chercher Papa en train de pêcher sur les rochers et
je lui chiperai du " broumitch " pour le savourer en douce,
cest un mélange infâme, très apprécié
par ma sur et moi, que Papa jette à la volée du
haut des rochers pour attirer les poissons (camembert, crevettes, mie
de pain, morceaux de poissons, le tout bien écrasé avec
un peu dhuile, mmmh !)
Comme si je nétais pas aimée, choyée, entourée
et bien nourrie et que je ne remontais pas vers une bonne douche dans
le jardin et un bon dîner préparé par ma grand-mère
et dégusté sous le figuier ! Ah, ingratitude de lenfance,
heureusement, vite oubliée en quelques tours de trottinette et
le rituel de larrosage du jardin me permet de repartir dans les
rêves dorés de la princesse des capucines.
Bains Romains comptait quatre plages. Plusieurs
langues de sable entre les rochers permettaient à quelques personnes
de sisoler de la foule estivale.
En arrivant dAlger
la première de ces plages portait le nom de CAMPELLO,
en point de repère, en face de cette plage, le rocher
des rats. Situé à deux ou trois cents mètres
du rivage, ce rocher a une vague forme oblongue posée perpendiculairement
à laxe de la plage. Le pourquoi du comment de son nom est
un mystère.
La seconde plage s'appelle
MARTIN du
nom du premier " promoteur " ayant construit des cabanons
en bordure de falaise ou sur pilotis directement sur le sable. Elle
était, et de loin, la plus fréquentée parce que
la plus grande, la plus agréable, la
plus protégée.
Détail d'une photo de la collection de Marc Stagliano.
Les petits galets de la plage Martin.
Image recomposée par bainsromains.com
La suivante, la plage des
algues, tenait son nom dune particularité des courants
marins qui, à chaque mouvement dhumeur de la Méditerranée,
venaient déposer des tonnes de varech arraché par la houle.
La plage des algues porte bien son nom, elle est couverte dalgue
presque toute lannée, ce qui explique le peu de fréquentation
par les adultes et lengouement des jeunes pour cet endroit tranquille
où moult cabanes " igloo " étaient
édifiées en quasi-permanence. Ce coussin dalgues
amortissait les chutes, cétait le lieu des règlements
de comptes individuels et collectifs. Hormis lodeur et lhumidité
ce coussin dalgues était aussi confortable, sinon plus,
quun matelas, cétait là que se concrétisaient
les premières amours, le touche pipi, la théorie du naturisme.
Ce coussin dalgue constituait, au gré des tempêtes,
des dunes propices aux jeux de la guerre, à lenfouissement
de trésors. La plage des algues se terminait par un énorme
rocher posé sur leau, mais que lon atteignait presque
à pied sec, nommé " la bosse du chameau " en
raison de son aspect caractéristique et ressemblant. Une bosse
de chameau qui fait une bonne dizaine de mètres de haut et trente
mètres de long.
Enfin, la dernière
des plages se reconnaissait par deux appellations, soit la plage du
belvédère, soit la plage de lArchevêché.
Elle était surplombée par une des rares falaises, non
construite, du littoral, au sommet de laquelle était aménagée
une sorte despace point de vue bordé de pierres taillées.
Selon la légende, il y avait eu un édifice religieux à
cet endroit. Cest au pied de cette falaise que lon pouvait
découvrir la fameuse grotte des Bains Romains.