MÉMOIRES DE BAINS ROMAINS

L' égout

 

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Voyages dans les sous-sols de mon village.

Le tunnel des égouts, je pense, n'était pas très connu des Bainsrominois. Ce lieu mystérieux a pourtant été le témoin de multiples aventures.

Ouvrage devant dater des années 1910, il avait la particularité de traverser les Bains-Romains dans le sens de la largeur entre mer et montagne.
Prenant vie au bout du boulodrome, en bordure de la plage dénommée par nous autres « La Plage des Égouts » , il serpentait en sous-sol pour se terminer à l'autre extrémité de la placette, côté ravin descendant de la Bouzaréah. Quiconque se penchait par la balustrade du côté des vespasiennes, pouvait en voir la sortie.
La longueur approximative du tunnel étant de cent mètres, ma petite taille de l'époque pouvait laisser croire que je parcourais un kilomètre.

Voûte de forme romane au revêtement bétonné, l'entrée plafonnait à quatre mètres environ et s'offrait une largeur ne dépassant pas les deux mètres cinquante. Dans la partie centrale cheminait un caniveau de forme rectangulaire drainant les eaux usagées. De fait, nous ne pouvions marcher que sur les côtés, similaires à deux trottoirs.
Discret de conception, ce tunnel a eu le mérite d'être le site de bien des amusements pour nous, petits guerriers aventureux.
Dès l'entrée de cet ouvrage, on ne pouvait pas apercevoir la sortie opposée car il fallait suivre une courbe sur la droite d'environ soixante degrés, associée à une pente positive relativement conséquente. Les premières marches n'étaient pas très accueillantes.

Divers scénarios prenaient vie dans nos esprits. Le but du jeu étant bien sûr de traverser ce tunnel et de braver nos peurs inavouées, attisées par les esprits fantomatiques et les découvertes macabres faites en ces lieux les deux dernières années.
En extase devant cette bouche béante, tout était plus facile à l'extérieur. La parole restait au plus vantard : " C’est facile ", " Moi, je l’ai déjà fait ", " Si tu viens avec moi, je le traverse ", " A cette heure là les chauves-souris doivent dormir ", " Moi j’ai pas peur des rats ! "…

Quelques expéditions organisées par des gamins ont réussi. D'autres ont avorté. Des torches incandescentes pour tout éclairage, dont parfois la combustion prenait fin en milieu de parcours nous replongeaient dans l'obscurité la plus totale. Cris et hurlements intentionnels, eurent vite fait de nous imposer une volte-face et jambes à notre cou, guidés par le frottement le long des murs, nous finissions pour certains étalés dans l'eau malpropre du caniveau central, avant d'avoir atteint la sortie.
Pour ma part, je me glorifie d'avoir réussi cette traversée à deux reprises, accompagné, mais non sans appréhension.

Mon cousin Jean-Paul de Baïnem, imaginatif et aventureux, élabora des torches de manière artisanale. Tout était calculé afin que la flamme perdure le temps du parcours. Quelques tests effectués sur la petite plage, démontrèrent un résultat satisfaisant.
Encombrantes mais indispensables, nous transportions des provisions de sacs vides de papier ciment afin d'assurer notre éclairage du retour. Les torches, composées de chiffons et de papiers serrés et roulés, maintenus à l'aide de fil de fer autour de manches, étaient imbibées d'alcool à brûler procuré auparavant chez le droguiste. Les allumettes Jockey, fer de lance de notre panoplie habituelle, enflammaient ainsi nos outils d'explorateurs. À l'insu de nos parents, nous étions parfaitement organisés mais sans réelle conscience du danger encouru.

Et c'est ainsi, que transformés en Indiana Jones avant l'heure, nous partîmes tous deux sans prévenir quiconque, trottinant chacun sur un trottoir tels des Statues de la Liberté miniaturisées.
La courbe rapidement dépassée, les deux extrémités du souterrain étaient invisibles. Nos ombres pantagruéliques dansaient sur les murs au gré des flammes agitées par le courant d'air ascendant transportant les effluves marines, mêlées aux senteurs nauséabondes de ce lieu. Bavardant volontairement, nos échos nous rassuraient l'un et l'autre.
Au trois quart du parcours sur la droite, une cavité, sorte d'oubliette du moyen âge donnait accès à une très haute cheminée verticale équipée de nombreux échelons métalliques scellés dans le béton. Celle-ci tout là-haut était coiffée d'une trappe. Mais où débouchait-elle ? Sur la placette tout simplement. Décidés de longue date à gravir cette sombre cheminée, nous enflammions derrière nous quelques sacs de ciment sur l'emplacement même du passage aux oubliettes.

Surpris par l'ampleur des flammes qui se transformaient en un rideau de feu entre cheminée et tunnel, nous gravîmes rapidement les échelons afin d'atteindre la plaque de fonte et perchés tels des singes, nous poussions de nos quatre mains ou des épaules cette dalle qui refusait d'obtempérer coincée par l'usage du temps et par sa masse. Elle restait inerte.
Enfumés, nous suffoquions, étouffions. Quelle belle panique ! La vie était pourtant au-dessus. Les flammes atteignaient leur paroxysme. Nous redescendîmes hasardeusement, mais rapidement, le premier écrasant les mains du second. L'oxygène se raréfiant nous sautions et traversions les flammes afin de nous libérer de cet enfer, dans un brouillard opaque au risque de roussir comme des merguez dans un barbecue un jour de fête.
Opération échouée ce jour-là. La peur ne nous permit pas de continuer notre route. Retour vers la sortie du tunnel.

Quelle joie de contempler la mer, nous étions maintenant persuadés que le paradis était bien meilleur là-haut.
Nous prîmes donc de la hauteur sur le tuf du boulodrome, mais fiers tout de même d'avoir osé braver les ténèbres de mon village.

Dans le lointain, venant d’une quelconque terrasse, Neil Sedaka chantait " O’ Carole… "

Robert Mari

Index Mails

J'ai de l’égout des B.R. une notion bien différente de ce que les gamins plus jeunes peuvent avoir. Je ne me souviens de lui, que sous l’appellation "d'abri " _ Descendre à l'abri _ Je le ressens comme un trou sans fond, ni à droite, ni à gauche, dans lequel étaient rassemblés nombre de Bainromanais, attendant la fin de l'alerte. C'était sur la fin de la guerre, et je ne pense pas y être allé plus de deux fois. Comme quoi, les souvenirs ne sont pas identiques pour tous.
En comptant sur mes doigts, j'avais, grosso modo, sept ans en quittant le sol natal. Âge de raison dit-on, ce qui fait qu'en partant du port d’Alger, j'avais le cœur aussi gros. Tant d’années après, en y repensant, j'en suis encore ému.

Yves Marchais

     
 
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