Le " Chounet " et la pêche à la traîne.
Non, rien à voir avec notre Webmaster préféré,
ce Chounet-là cest le bateau du grand-père Tonet.
Mais pourquoi sappelait-il comme cela ? Eh bien, tout simplement
parce que cétait le surnom de notre oncle maternel, René
Mirallès, le dernier de la lignée, donc un peu le chouchou
et que le grand-père avait décidé de baptiser son
pointu de ce surnom familier.
Ce nétait pas un pointu comme on lentend généralement
puisquil avait la poupe tronquée, carrée si lon
préfère, mais cétait un batibat
encore que le grand-père, qui lavait entièrement
construit de ses mains, lavait équipé dun
moteur à essence Celtaquatre Renault, que nous allions chercher
à la ferraille aux fins fonds de quartiers en friche, à
Hussein-Dey, de lautre côté de la baie, pour nous
Saint-Eugènois et Deux-Moulinois grand teint.
Et à ce propos, je voudrais ajouter mon grain de sel au sujet
de lappellation batibat, comme ledit Marc, cétait
bien le bruit de moteur car les deux temps (celui du grand père
était un quatre temps à essence) faisaient bat, bat, un
bruit régulier et, selon moi, batibat devrait sécrire
à lEspagnole, Bat y Bat avec la conjonction " et "
en espagnol. Point final.
Le grand-père nous proposait souvent daller à la
pèche avec lui et nous partions, dès potron-minet, vers
6 heures du matin, avec le premier trolleybus, armés de couffins
en tout genre, car le " Chounet ", lillustrissime "
Chounet " était à leau au Club Nautique Algérois,
du port dAlger, proche de lAmirauté. On descendait
donc du trolley au bout de lavenue du 8 novembre. Puis lon
traversait le quartier de la Marine, pour emprunter un immense escalier
qui nous menait tout droit au C.N.A, à côté il y
avait aussi le S.N.A, le Sport Nautique Algérois, le concurrent
en quelque sorte mais qui létait aussi du Rowing Club d'Alger
dans la mesure où, en plus de la pêche, il gérait
un club daviron.
Bâti sur pilotis, donc en pleine eau et en bois, le C.NA avait
un balcon à balustrade qui en faisait le tour, il fallait emprunter
une pastéra de service pour rejoindre le " Chounet "
à lancre à 4 ou 5 mètres de là.
On débarrassait ledit " pointu " de ses " écoutilles
coulissantes " quon empilait soigneusement à lavant.
On sortait du port à la vitesse réglementaire de 3 nuds
marins, très scrupuleusement, car le grand-père faisait
passer les permis de conduire des bateaux, pas question de faillir par
conséquent.
Arrivés en mer, on déployait deux grandes cannes en bambou
ou en roseau, je ne sais plus, munies dun grelot au bout et dune
ficelle avec un caoutchouc sempiternellement découpé dans
une vieille chambre à air dautomobile, ficelle qui servait
à ramener la ligne du bout de la canne en cas de prise. Les cannes
servaient à garder éloignées les deux lignes que
nous y fixions et dont nous avions la garde, nous les deux jumeaux.
Le grand père se chargeant de celle quil tenait dune
main, et la barre de lautre, au centre du bateau, ou du moins
de sa poupe.
Et nous voguions ainsi vers Hussein-Dey et ou Maison Carrée dans
limmense baie dAlger à la recherche des bancs de
maquereaux bleus ou bonites, ces dernières avaient notre préférence
étant donné la succulence de leur chair et leur poids
plus respectable.
Oui, pour nous, cétait cela la pêche à la
traîne avec ses hauts et ses bas. Les bas, quand nous traînions
toute la matinée dans cette immensité bleue sans la moindre
touche, cétait lennui et la corvée en plein
soleil malgré nos chapeaux kabyles en paille.
Mais les hauts, on ne vous dit pas, quand les grelots, du haut des deux
cannes, faisaient résonner leur doux timbre, cétait
branle-bas de combat, cela voulait dire que lon traversait un
banc de bonites ou de maquereaux et les 3 lignes tiraient en même
temps. Il fallait alors les ramener à grandes brassées,
en prenant soin de ne pas les mélanger, ni surtout de ne pas
les envoyer dans le volant du moteur à découvert, ce qui
avait pour effet de faire jurer les morts, comme disent les Bônois,
au grand-père qui sen prenait à Dieu, à la
Sainte Vierge et à tous les saints du Paradis, dans un langage
quon vous taira. Pour se défaire de lhameçon,
les bonites, surtout les grosses de plus du kilo, zigzaguaient à
lenvi et là encore il fallait veiller à ce quelles
ne se mélangent pas trop cette fois dans leau, sous peine
dentendre les jurons reprendre de plus belle.
Doux martyre pour nous, les bonites, vu leur poids, nous fendaient le
pli de lindex avec lequel nous ramenions les lignes et avec le
sel de notre chère Méditerranée qui sinfiltrait
dans la plaie nous souffrions à lunisson. Mais le plaisir
ensuite de voir le pont, bleu de bonites ou de maquereaux, de revenir
avec cette hécatombe de 60 à 80 bonites ou maquereaux,
que le grand-père vendait chez Pierrot Bellan, à "
La Grande Terrasse ", des Deux-Moulins, quand il ne les mettait
pas en loterie, mais il en donnait beaucoup aux copains, cest
fou ce quil comptait de copains. Lesquels étaient moins
nombreux quand nous étions et nous à tous les coups
chargés de gratter la coque, bateau tiré à
terre, den potasser ensuite la vieille peinture avant den
repasser une couche, trois jours de longue comme on dit sur la Côte
dAzur sous un soleil de plomb et dans les effluves embaumés
du port dAlger, faits dodeurs de goudron, de peintures,
dalgues en putréfaction etc. Oui, on préférait
le grand large, les odeurs vraiment marines et iodées, même
quand on semmerdait sans aucune touche, ce qui était rare,
très rare. Il fallait alors ruser, se diriger soit sur dautres
bateaux qui tournaient en rond, signe de bancs de poissons, soit vers
les mouettes quand elles sabattaient sur leau, cela voulant
dire que si les petits poissons venaient en surface, cest que
les gros étaient forcément dessous.
Mais quelles étaient belles nos pêches, et quils
étaient lourds les couffins quand il sagissait de remonter
limmense il létait surtout au retour
escalier de lAmirauté et regagner les trolleybus bleus
de la R.D.T.A (ex-C.F.R.A).
Gérard STAGLIANO

Escalier de la Marine : "Chounet", l'oncle,
sortant du "Chounet", le bateau, avec un panier de maquereaux
moins rempli qu'à l'accoutumée. Et au bas de l'escalier
de la marine avec le paternel venu le récupérer en voiture.
Gérard STAGLIANO