MÉMOIRES DE BAINS ROMAINS

La Doulce France des… Francaouis

 

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Nous n’avons jamais été des nantis en Algérie, mais le paternel avait une situation professionnelle suffisamment correcte qu’il pût, à partir de 1950, nous payer des vacances " métropolitaines " comme on disait dans les colonies.
Et toute la famille, angoissée, nous accompagna sur le port d’Alger pour nous voir embarquer à bord du " Commandant de Cazalet " de la compagnie Mixte, la première fois, ensuite ce fut le " Kairouan ".
La mer était déchaînée, l’une des plus grosses tempête que nous connûmes sur un bateau. Inutile de dire qu’avec Marc, dès la passe franchie, nous étions quasiment les seuls à être vaillants sur le pont dudit navire avec l’équipage bien évidemment et encore pas tout à fait, on souffre toujours plus ou moins du mal de mer et nous c’était plutôt moins. La maternelle et le petit frangin, Bernard, avaient préféré s’affaler sur les couchettes de la cabine pour quasiment y rendre tout ce qu’ils avaient mangé depuis la première communion. On exagère à peine. Le paternel, quant à lui, nous rejoignait un mois plus tard, car nous passions deux mois de vacances, logés chez des amis, Belfortains.
Il faut dire que de l’intérieur, au travers des hublots, on voyait l’horizon passer au-dessus et au-dessous du cercle qu’ils formaient… les hublots !
On était encore les seuls, à midi, dans l’immense salle à manger du bateau. Et nous, qui aimons particulièrement le poisson, eûmes l’immense et agréable surprise d’y trouver un gros denti à déguster. Haro sur la bête, c’est tout juste si l’équipage ne nous empêcha pas de le dévorer en entier. Mais, quelle surprise ensuite de nous retrouver 800 à débarquer une fois atteinte la Côte Phocéenne des plus minérales après avoir passé le mythique, pour nos têtes blondes, Château d’If. Où étaient-ils passé ces 800 bonshommes et bonnes femmes durant le voyage ?
Le Marseille de l’époque pour nous constituait une surprise à cause de l’accent fortement prononcé que nous découvrions avec ébahissement, à se demander s’il faisait exprès, sans savoir que le nôtre était aussi à découper au couteau, mais nous l’ignorions. C’est célèbre, l’accent, ce sont les autres qui l’ont, nous nous n’en avions pas.
Marseille c’était aussi le Cours Belzunce de l’époque, mieux fréquenté qu’aujourd’hui, avec les restaurateurs alignés à la queue leu leu qui venaient nous tirer par la manche pour entrer dans leur établissement plutôt que dans le suivant. Et nous avions nos préférences bien évidemment. Le changement de mœurs était si radical que l’on en restait bouche bée. Arrivés à Belfort de voir les vélos abandonnés dans la rue pour faire les courses sans chaînes, ni cadenas pour s’assurer de les retrouver ensuite sans que personne ne vous les ait volés ou, disons, empruntés, tenait du prodige.
Au petit déjeuner, nous disposions d’un immense bol de près d’un demi-litre, rempli d’un lait crémeux dont nous ne soupçonnions pas même l’existence, qui constituait un véritable repas avec une grosse boule de pain, du beurre à foison et des produits dont nous n’avions jamais entendu parler : la concoillotte franc-comtoise, nature ou à l’ail, les confitures de rhubarbe, de groseilles à maquereaux (les maquereaux pour nous étaient seulement des poissons), d’airelles, de la mélasse. Il faut dire que c’était juste après la guerre de 1939-45, l’année 1950, le Pays se remettait à peine d’une guerre terrible surtout en France-Comté ou en Alsace, Colmar n’était qu’à 25 kilomètres. Et d’entendre une vieille Alsacienne nous dire à nous, espèce d’exotiques curieux : " Fous parlez Franchais, vous en Alchérie ? " avait non seulement provoqué un rire inextinguible mais en plus une répartie aussi cinglante qu’impolie : " Oui, bien sûr, et mieux que vous ! " toujours avec notre accent que nous n’entendions pas.
Belfort est traversé par une rivière, envahie de poissons, la pollution même n’existait pas encore, au nom délicieux, elle s’appelle la Savoureuse ! Et dans nos promenades à vélo, nous découvrions la France, prenant un plaisir sadique à écraser de grosses limaces de couleur orangée qui traversaient le macadam après les pluies, fréquentes en été, nous allions dans le Salbert, premier contrefort des Vosges, nous faire des ventrées de noisettes fraîches d’un vert tendre que nous découvrions, mais aussi de fraises sauvages au goût et parfum délicieux, d’airelles avant de se rendre à Bas-Evette, un étang proche, le Deauville belfortain, avec location de barques, établissement balnéaire bien achalandé où notre dextérité de chasseurs sous-marins et des plaisirs de l’eau de mer faisaient merveille.
Nos hôtes nous appelaient les poissons, pas moins !
Nous revenions au pays émerveillés de tant de découvertes. Oui, quelle était belle la Doulce France des Francaouis !

Gérard STAGLIANO

 

     
     
 
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