Dans tout sculpteur, il y a un cloneur qui sommeille...
Dans tout cloneur, il y a un sculpteur qui s'éveille...
Le jeune généticien abandonna son travail et relut pour
la deuxième fois le passage le plus curieux du carnet de son
grand-père, dont la fine écriture s'effaçait par
endroits, sur le quadrillage du papier.
"Lorsque mon père, après une belle et rude journée
de pêche, me demandait, en arrivant au port, d'attacher notre
petite "pastera" au corps
mort, j'étais pris d'un curieux vertige et d'une intense
fébrilité qui me rendait bien maladroit.
J'essayais, du haut de mes sept ans, de repérer à chaque
fois les traces fugitives et ondoyantes d'un corps à la fois
mort et vivant, qui évoluait au fond des eaux mythiques du port
d'Alger.
Je l'imaginais se multipliant pour effectuer cette tâche et apparaître
en même temps dans tous les lieux à la fois.
Je m'émerveillais qu'il pût retenir les diverses embarcations
et les lourds chalands par des petites plaques
de liège flottant.
Plus tard, il m'arriva de pêcher dans d'autres eaux.
Celles, par exemple, plus troubles et moins troublantes de l'histoire
de l'art, à partir des quais blancs et peu ensoleillés
de la sculpture.
La même image revenait me hanter.
Un corps mort, mais suffisamment vivant, emprisonnait de ses carcans
de pierre, de marbre, de bois et de métal, le chatoiement du
vivant pour le fossiliser.
J'étais encore tenace à cette époque.
Je construisais d'énormes nasses aux mécanismes les plus
ingénieux.
J'élaborais de fines stratégies de "girelliers"
aux camouflages d'algues et j'installais, sans vergogne, les mailles
rusées du filet du pêcheur, de façons tortueuses
et même crapuleuses.
J'espérais toujours saisir, à travers ce corps mort, ce
que je savais du vivant et qui s'échappait, truité, sous
les coups les plus hypocrites de mon ciseau.
Je criais comme Michel-Ange à son Moïse, en parcourant les
allées des musées figés : Parle, maintenant !
Je tentais de réchauffer à la flamme de mon briquet les
gisants de granit et de chatouiller les fesses des sculptures hyper-réalistes.
Las, la sculpture considérait ma voie comme sans issue.
J'étais, en vieillissant, de plus en plus persuadé que
cette activité obstinée que l'homme a déployée
pour saisir et maîtriser le vivant, n'était qu'une phase
préparatoire et mal dégrossie, qui avait perdu peu à
peu le lieu de son exercice.
C'était en fait la partie la plus visible, la plus périphérique,
la plus loupée peut-être, la plus stupide probablement,
qui illustrait cette pulsion irrésistible, cette entreprise plus
vaste et définitive, qui serait de créer le vivant.
Par contre, il était de plus en plus clair pour moi, que la solution
se trouvait, depuis toujours, dans la limpidité des fonds méditerranéens.
Dans cet abandon ouaté du corps aux profondeurs marines, dans
cette liquidité des origines du vivant, dans cette cristalline
et triomphale limpidité de la raison, du cabotage et de l'échange,
là, au beau milieu du sel des civilisations..."
Après chaque lecture, le jeune généticien ressentait
plus fortement encore cet inexplicable besoin de relier, de chimériser.
Il se sentait dépositaire d'une amputation irrémédiable.
De plus en plus souvent, il avait l'impression de se déplacer
dans les espaces vides d'une embryologie stoppée.
Il était obnubilé par un cauchemar qui prenait la forme
de la destruction d'une hybridation avortée entre des formes
de vies et de cultures riches de potentialité.
Et surtout, son activité lui paraissait tellement vaine et sans
grande portée. Il exécutait un acte minuscule, quotidiennement.
Sans nostalgie, ni espoir.
Pendant qu'il tentait d'associer et de faire proliférer du vivant
projeté par son imaginaire, on s'attachait à le disloquer
férocement, là-bas en Algérie, le lieu de sa souche
profonde, le pays de son grand-père.
Il posa délicatement le carnet et se concentra sur son travail.
Il essayait de réaliser, depuis bientôt plus de deux semaines,
une chimère xénoplastique.
Il s'agissait, pour la constituer, de souder par clonage deux hémi-embryons
.
Ceux-ci provenaient d'espèces différentes.
C'était un hémi-embryon de Pleurodèle et un hémi-embryon
de Triton alpestre palmé, qui baignaient présentement,
tous deux séparés, dans un liquide nutritif.
Un liquide aux odeurs d'iode.
Louis Bec
Bloc de béton ou élément
de fonte immergé permettant d'amarrer des embarcations légères.
Petite barque construite en bois, à
l'avant pointu et légèrement courbé.
Plates-formes de bois tirées par des
remorqueurs et permettant de transporter des matériaux lourds
ou du charbon.
Nasse de jonc tressé en forme de
sphère aplatie ménageant une entrée pour les poissons
et rendant la sortie impossible.
Alliage, numéro 24-25, 1995
POURQUOI UN NOUVEAU JOURNAL ?
La science et la technologie sont des forces directrices de la société
et font partie de notre culture et de notre vie quotidienne. Elles sont
pourtant mal comprises par le grand public qui, dans sa majorité,
est scientifiquement " illettré ". Les scientifiques
eux-mêmes ne maîtrisent plus la culture scientifique et
sont de plus en plus prisonniers de leurs disciplines.
Cette incompréhension de la science et des techniques s'explique
par plusieurs raisons. Les tentatives pour rendre l'information scientifique
accessible et attrayante ont soit porté la science au pinacle,
soit l'ont exagéremment critiquée. L'absence de soutien
financier et l'hyperspécialisation ont fait dévier la
recherche de ses vrais objectifs. Il est donc urgent de changer de direction
et d'ouvrir un véritable débat sur l'impact de la science
et des techniques sur notre société.
Nous proposons de le faire en créant une nouvelle revue, Science
Tribune, qui, à la différence des revues " populaires
", ne fera pas et ne suivra pas la mode, mais cherchera au contraire
à développer une réflexion originale sur les objectifs
de la science et des techniques.
Cette revue internationale posera des questions scientifiques, techniques,
politiques, historiques, philosophiques, économiques et éthiques,
favorisant ainsi la liaison entre les sciences "dures" et
les sciences humaines. Il servira de "modèle" et de
"mémoire" aux discussions scientifiques en donnant
la priorité au débat plutôt qu'à l'expression
consensuelle. Ainsi, espérons-nous, deviendra-t-il une lecture
nécessaire et un outil de communication utile à tous ceux
pour qui la science est une partie de la vie professionnelle: non seulement
les scientifiques et les techniciens, mais aussi les ingénieurs,
les industriels, les étudiants, les administrateurs, les économistes,
les juristes...
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Mes différentes demandes sont restées sans réponse
à ce jour, vraisemblablement parce que les liens sont invalides.
Chounet