ou comment se faire la belle au catéchisme.
Ce jeudi-là, comme bien d'autres d'ailleurs,
était jour de repos. Pas d'école, quelle aubaine ...
Ce n'est pas que nous n'aimions pas les études.
Elles ne nous courraient pas après et nous le leur rendions
bien.
En
ce jour, nous nous devions à une obligation pour certains,
qui était celle d'aller au catéchisme. En temps normal,
les cours étaient dispensés par l'abbé Juan,
qui passa par la suite le relais à Madame Escriva.
Cette journée était
bien ensoleillée, malgré une mer passablement agitée,
mais la tentation de nous évader étant la plus forte,
elle nous rendait invincibles. Et si nous faisions une sortie
en mer ? Tayo... Tayo... L'abbé Juan n'eut pas
le temps de nous voir nous éclipser. Je ne saurai dire qui,
de nous, a soufflé cette idée mais nous voilà
déjà tous trois sur la plage gravant de nos pieds nus
le sable chaud.
Mon copain n'avait pas son
pareil pour nous dénicher une embarcation du côté
de la plage Martin, notre préférée. Ce bateau,
nous le connaissions bien pour l'avoir déjà emprunté.
Il était pour ainsi dire notre propriété. De
forme pointue, coque à grosses lattes de bois, si ma mémoire
ne faillit pas, il devait être peint de blanc à la ligne
de flottaison verte.
Il avait fière allure.
Et nous aussi d'ailleurs, les moussaillons des Bains Romains.
Pour les avirons, pas de problème.
Nous connaissions la planque du côté des cabanons. Avantagés
par notre taille, il suffisait de passer par dessus les portails ajourés
des remises à bateaux et le tour était joué.
Aussitôt dit, aussitôt servi. Il nous fallait maintenant
pousser notre paquebot à la mer. Avec quelle force et détermination,
nous arrivions à glisser cette coque sur le sable. Les premières
vagues léchèrent la proue et notre navire se mit à
barboter, prêt pour la grande aventure. Tout l'équipage
poussa encore et pieds dans l'eau, sauta dans l'embarcation. Au plus
rapide, consistait à passer les avirons sur les manetons et
de ramer avec vigueur, afin de ne pas être rejeté vers
le bord par les vagues.
Les premiers creux passés,
nous nous éloignâmes du rivage. Je ramais avec grande
énergie, car tel était mon plaisir. À tour de
rôle, tantôt seul ou à deux, il fallait ramer,
toujours ramer et conserver le cap vers le large.
Les creux devinrent conséquents.
Les vagues nous chahutaient, frappant la proue. L'écume salée
nous fouettait les visages. Pantalons et tee-shirts eurent vite fait
d'êtres trempés. Comment rentrer secs à la maison ?
Nous avions là une technique, pour l'avoir déjà
pratiquée. Un étendoir de fortune fut installé
avec deux mâts dressés aux extrémités de
la barque, équipée auparavant. Tous en slips, nos vêtements
furent suspendus sous l'oeil rieur du soleil dont les rayons nous
réchauffaient le corps.
Déjà au large
du Grand Rocher, la mer devint trop agitée. Décision
fut prise de rebrousser chemin. Nous commencions progressivement à
perdre la maîtrise de notre navire, au profit des vagues qui
nous narguaient avec force et provocation. Parés en approche
entre les plages Campello et Martin et pour les avoir suffisamment
fréquentées, nous savions qu'il y avait des récifs
d'ordinaire très visibles par mer calme. Mais ce jour-là,
on ne voyait que le vague et les vagues. Un valeureux compagnon, arrimé
au mât avant de notre étendoir, s'ordonna vigie tel le
capitaine Némo. Les deux, aux avirons, n'étions pas
des marins expérimentés et au grès de nos manoeuvres,
subissions une déferlante de vagues impressionnantes, esquivées
au mieux par le travers.
Notre
frêle embarcation dansa, prit du gîte, et finit par chavirer,
projetée telle une capsule de Sélecto (*)sur un récif.
Nos trois marins sont à
l'eau, à la recherche de leurs vêtements détrempés.
Par chance, toujours dans le roulis de cette mer devenue inhospitalière,
une vague plus sympathique redressa notre barque. Frayeur et panique :
il fallut maintenant s'agripper les uns aux autres et réussir
à regagner le bord. Par chance tout notre petit monde savait
nager. Nous nous entraidions tant bien que mal et pûmes récupérer
nos avirons. Quelle aubaine, pensais-je, de ne pas avoir amené
ce jour là nos copines Mireille et Martine. Il n'y eut plus
à réfléchir. Vigoureusement, nous réussîmes
à nous dégager des récifs et à revenir
à force de poignet vers la plage Martin, afin d'y ranger notre
embarcation. Procédé moins facile dans le sens du retour
mais à notre avantage les vagues nous aidèrent à
accoster sur le sable et à remonter le bateau au plus haut
de nos possibilités. Ce jour-là, pas d'âme qui
puisse nous aider sur la plage.
Rangement discret des avirons
et nous voilà tous trois à pouffer de rire comme des
petits fous, constatant que nous étions salés et trempés
comme des soupes.
Le retour à la maison
se fit dans la plus grande discrétion. Secs et propres, il
nous fallut apparaître devant nos parents avec toujours cette
image de petits saints. Tant pis pour le coloriage de la Sainte Vierge
sur le cahier de devoir du catéchisme. Mais que la tasse fut
savoureuse ...
J'ai vécu cette belle
aventure au souvenir impérissable, la dernière
année précédant l'indépendance.
Robert.mari@wanadoo.fr
PS : Je remercie par avance
le propriétaire qui pourrait se reconnaître grâce
à sa barque, au bonheur qu'il a pu apporter à nous,
les enfants de la dernière génération des Bains
Romains.
Quant aux personnes, qui de leurs habitations, ont pu assister à
notre naufrage, elles ont bien dû en rire.