Quel est l'enfant des Bains-Romains qui n'a pas connu les carrioles
? Peu, je pense. Elles étaient le passage obligatoire de la mode
1960, au même titre que le youla-hop et autres scoubidous.
Constituées d'un châssis de planches de bois cloutées
récupérées un peu partout, les carrioles étaient
montées sur quatre roulements à billes, ustensiles plus
difficiles à se procurer.
La direction, planche articulée autour d'un axe et supportant
les deux roulements avants, était commandée comme un palonnier
d'avion. Celui-ci, selon les modèles, pouvait être assisté
par deux cordes semblables à des rennes de chevaux que nos bras
aidaient à manoeuvrer afin de soulager l'effort de nos jambes,
en particulier dans les virages serrés. Cela assurait une meilleure
maîtrise pour la conduite de nos véhicules.
Tous les enfants ne possédaient pas de carrioles. Mais on pouvait
assister, selon les amitiés, à des groupes de trois pour
une voiture. Sur terrain plat, un conduisait, deux poussaient.
Les plus beaux modèles étaient source de jalousie ou de
fierté selon leur élaboration.
Les courses, quant à elles, dans mon secteur, se disputaient de
préférence sur la descente de la rue Savorgnan de Brazza,
proche des Zitouni et face aux escaliers du boulodrome.
Dès la lancée, dans un vacarme assourdissant de ferraille,
les roulements vibraient sur l'asphalte, nous donnant une sensation
de vitesse proche de nos récentes Formules 1.
L'inertie était telle que s'arrêter relevait de l'art,
l'opération restant dangereuse à vive allure.
Nos carrioles étaient équipées de deux systèmes
de freinage.
Freinage normal : frottement des pieds sur le sol au risque de se plier
les jambes et de ramener en fin de journée nos chaussures percées à la
maison, à la grande joie des parents !
Freinage secours : palonnier tout à droite et arrêt dans
le fossé sur le bas-côté de la route.
Pour ma part, je préférais le procédé de
freinage normal qui restait tout de même le système breveté
le plus adapté. Cela évitait de nombreuses "Gaufa".
Nous avons eu l'occasion avec mon cousin Jean-José, de procéder
à l'élaboration d'un système tout à fait
original et qui marchait presque à coups sûrs.
Sur le principe du système de frein à main d'automobile,
un levier en bois fut installé sur le côté droit
de notre carriole. Arrimée à ce levier, une corde passant
sous le châssis faisait office de timonerie, tirant sur une barre
de bois horizontale installée dans le prolongement des roulements
arrières. Deux patins de cuir venaient frotter sur ces roulements
permettant ainsi de ralentir efficacement notre véhicule, à
la recherche d'un arrêt complet.
À force de mise au point, le résultat était presque
parfait. Mais gare si la corde venait à se rompre par surprise
lors d'une descente !
Grisés et échevelés par l'ivresse de l'accélération,
notre plaisir s'estompait en fin de parcours.
Les rôles s'inversaient, il fallait maintenant rendre la politesse
à notre mobile et le remonter au sommet de la côte. Chacun
s'initiait à tour de rôle aux sensations du parcours réussi.
Les souvenirs de mes meilleurs descentes restent dans la ruelle de
Brazza.
Il arrivait parfois aux automobilistes roulant sur la nationale 11,
de voir subitement une carriole sans pilote leur couper la route en
direction
du boulodrome.
Le jeu était dangereux mais le plaisir intense ... !
R. Mari
Robert.mari@wanadoo.fr