Je reprends là un texte écrit dans
les années 90, et oui ! Cétait le début de
mon mal du pays qui mavait poussé à écrire
quelques souvenirs des Bains Romains, mais à lépoque,
Internet nexistait pas et écrire pour écrire devenait
rapidement une vraie galère.
Un samedi de juin, je devais avoir huit ou dix
ans, rappliquant ventre à terre après lécole,
jarrivais aux Bains Romains et pour ne rien changer à mes
habitudes, je traversais le boulodrome en courant, jatteignais
la terrasse en haletant pour juger de létat de la mer,
de la plage, de la température ambiante et de ce quil serait
possible de faire dans laprès-midi.
Le ciel était dun bleu intense, le
soleil rigolait au-dessus de nos têtes en nous écrasant
de sa superbe la plus chaude, ce qui mautorisait à lui
faire un pied de nez car, sur leau, dans leau ou à
côté de leau, lon souffre très rarement
de lintensité de ses rayons. Leau était claire
et laissait apercevoir les taches blanchâtres des fonds de sable
ou celles, brunâtres des rochers couverts dalgues qui nourrissent
les oursins.
Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir,
ancré à une dizaine de mètres de la plage, un bateau
avec un grand mat et une cabine. Cela navait rien dhabituel,
ce type de voilier demandant une place à demeure dans un port
; les estivants, moins par manque de moyens que par une difficulté
de gestion étaient en général plus enclins à
posséder des embarcations que lon pouvait laisser sur la
plage. Ce devait être un bateau de passage, faisant une halte
chez nous. Ce qui ne m'empêcha pas de penser que, dans laprès-midi,
jirai bien voir de plus près.
Perdu dans mes réflexions, je navais
pas entendu arriver Jean-Claude Séguy - il était difficile
de lentendre arriver puisquen Algérie, tout individu
normalement constitué, marchait pieds nus pendant six mois de
lannée.
- Chounet, ça te dirait de venir avec nous
à Alger ?
- Je viens darriver. Je ne vois pas très
bien l'intérêt dy retourner !
- Bon, une ballade en Bélouga
ne t'intéresse pas !
- Quoi ? Une ballade en quoi ?
- En Bélouga, le bateau que tu vois là
! On rentre sur Alger et on te ramène en voiture ce soir.
- Cest ... Cest toi qui a ce bateau
?
- Ben oui quoi ! Cest notre première
sortie pour le tester.
- Youuuupiiii ! On part dans combien de temps
?
- Dix minutes, rendez vous sur la plage.
Voilà ma première sortie avec ce
type de bateau. Ah ! Le souvenir ! Des odeurs de bois encaustiqués
assaisonnés dune fine particule de sel, même que,
quand on passe le doigt, on croit retirer de la poussière, hé
bien non! Cest du sel séché. Une odeur que jadore,
le sel séché, le sel sur la peau bronzée après
un grand plongeon et un long séchage " soleil-vent ",
ça vaut tous les " Chanel " du monde ! Et dire
quaujourdhui, on nous fait tout un patacaisse contre le
bronzage ! y avait-il, à cette époque, plus de cancer
de la peau ? Je vous le demande.
Un pont en lattage marqueté ! Cest
une sensation forte, une plante de pied qui cherche à faire ventouse
pour équilibrer le corps à cet endroit du bateau. Des
voiles épaisses comme on savait les faire dans le temps et qui
grattaient comme les draps des fermes de France. Un mat en bois sur
lequel on pouvait grimper à mi-course pour dégager une
drisse bloquée. Des cordages qui vous tiennent dans la main comme
un sexe tendu que lon guide vers le lieu du plaisir.
La forme de ce bateau, cest une demi-coquille
de noix plus allongée. Rien à voir avec lesthétique
de nos bêtes de courses daujourdhui, mais quel pied
quand on est à la proue et que l'étrave senfonce
dans la vague, que lon se douche dembruns qui, en séchant,
vous collent la petites vérole en cristaux de sel. La vitesse
sur leau, cest une des grandes aberrations que lintelligence
humaine a pondues. Leau, cest cool. Leau est faite
pour jouir du temps, pour sentir vivre les secondes. Que la vague soit
forte ou faible, cest la conscience du mouvement qui prime, et
plus ce mouvement est lent, plus il est jouissif.
Neuf kilomètres à la voile, ça
vous prend laprès-midi, le temps de rentrer au port, d'accoster,
de désarmer, de prendre la voiture et de rentrer, le soir tombait
sur cette journée de juin. Javais la tête pleine
de fatigue, le marchand de sable pouvait se reposer cette nuit-là.
Le Bélouga, je lai pratiqué
assez régulièrement avec Jean Claude pendant environ deux
ans, des journées entières à tirer des bordées,
des heures à pêcher à la palangrotte ou à
la traîne, mais toujours avec le statut de moussaillon. Eh oui
! Jétais trop petit pour que lon me confie la barre
dun bateau. Ils avaient tous peur que le moindre coup de vent
menvoie à la flotte.
Chounet
Index Mails
Précisions et échos...
Le
bateau que tu as connu est en fait un Bar de 6,50 m avec arrière
norvégien (pointu) alors que le Bélouga ne mesure que
5 mètres et quelques et présente un tableau arrière.
Ceci n'enléve évidemment rien au reste de ton récit
que j'ai beaucoup apprécié.
Personnellement
j'ai barré ce Bar de Jean-Claude qui portait le nom de
"Barbaresque" , entre le port d'Alger et Bains Romains,
seul, comme souvent je pratiquais la voile. Je l'ai donc bien connu.
Jean-Claude
auquel j'en parlai hier en était encore ému.
Jacquot
Index Mails
J'ai eu le plaisir d'aller sur votre site qui est très
agréable.
Je ne suis pas Pied-Noir mais j'ai travaillé à Alger entre
1970 et 1974. Je n'ai pas oublié cette ville ni la magie de cette
terre. Cela me fait plaisir de vous lire.
Je veux apporter une correction quand au bélouga. Ce bateau mesure
en fait 6,50m.
Merci.
Cordialement.
Jean-Pierre Le Sage
jp29fr@yahoo.fr