MÉMOIRES DE BAINS ROMAINS

Le Doris

 

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Le Doris, un bateau hors normes. Un bateau de l’Atlantique sur la Méditerranée !

Je raconte le doris comme je m’en souviens, avec l’aide de Biquet qui est intimement mêlé au sujet.
Il est arrivé un beau jour de 1948, LE DORIS. Accompagné d’un drôle de Monsieur en pantalon de pyjama et chapeau de paille. Cinquante ans ? Blond aux yeux bleus, costaud, un accent nouveau et un air de savoir ce qu’il voulait : Monsieur Kuylen. Devenu rapidement Papa Kuylen. Accompagné de Biquet qui le connaissait déjà. Il était Anversois. Anversois et contre tous ! disait il.
Nous avions douze, treize ans, pas plus. Biquet, lui était nettement plus vieux, quatre ans de plus mais il faisait partie de la bande des grands.
Papa Kuylen nous proposait de sortir à la voile avec lui, sur son bateau, avec son pyjama et son chapeau de paille.
D’un coté, ce drôle de bonhomme et cet énorme bateau à voile et de l’autre le vent qui se levait… Comment refuser une telle proposition ?
La première fois, nous avons embarqué à trois ou quatre sur ce bateau dont le gouvernail était si lourd qu’il fallait le prendre à deux mains pour le passer par dessus l’étroit tableau arrière et ensuite, à plat ventre sur la banquette arrière l’enfiler dans les aiguillots. Sur ce bateau qui ne s’arrêtait pas de danser. Et il fallait faire vite avant d’arriver à la hauteur de la crique pour ne pas être rejeté sur les rochers. Ensuite on a descendu la lourde dérive métallique et ensuite on s’est mis aux ordres…
La première fois, on n’a pas compris ce qu’il disait. Le doris gîtait. D’ailleurs, il était toujours gîté. Lui, le patron, il était sur la banquette arrière, adossé au plat bord au vent, les deux mains sur l’énorme barre en bois et les espadrilles sur l’autre plat bord. On n’avait jamais connu de bateau si gros : plus de six mètres de long, je crois. Un mat gros comme nos cuisses, une voile aurique, en coton bien sûr et un foc tout simple. Mais quel foc ! Dur à border. Le plat bord sous le vent était déjà sous l’eau et notre patron souquait toujours sur l’écoute de grand’voile! Franchement, je n’en menais pas large.
Bordez le foc !! Qu’il gueulait. Mais bordez le donc, vous voyez bien qu’il fasseye !!
Il criait fort, Papa Kuylen, et nous ne comprenions même pas ce langage de marin. Vous savez ce que c’est vous des pommes de racage ? Pourtant , on a vite appris et après les moqueries d’usage, toujours dans son dos, il a bien fallu se rendre à l’évidence que ce type en connaissait bien plus que nous et que notre intérêt était de l’écouter. D’autant qu’il confiait le bateau à Biquet, qui, lui aussi, nous emmenait souvent en mer. Quand je dis nous, c’était ceux de ma bande, Jean-Claude , Jean-Marc, Jean-Pierre et ceux de la grande bande, celle de Biquet avec l’autre Jean-Claude, Henry, Jackie, Ritou, Marcel et leurs copines…
Je n’ai jamais connu aucune brassière de sauvetage à bord de ce bateau. Et il n’y avait aucune réserve de flottabilité. Et le secours aux apprentis-marins en mer n’existait pas. Mais le bateau était en bois et nous nagions tous comme des poissons depuis plusieurs années.
Quelques précisions sur le bateau s’imposent. En bois plein, le fonds en pitchpin, bordé à clins, un demi-pontage et deux plats bords de 20 cm de large sur les 2/3 de la longueur. Deux bancs de nage tellement hauts qu’il valait mieux ramer debout " à l’italienne ". J’ai eu l’occasion de le ramener d’Hussein-Dey, où il était stocké en hiver, jusqu’aux Bains Romains à l’aviron, avec Biquet, et je peux témoigner que c’était un bateau très marin, mais qu’il valait mieux le déplacer à la voile qu’à l’aviron.
C’est pourtant sur ce type de bateaux que les Terre-Neuvas pêchaient la morue, souvent sans voiles, le bateau chargé de trois ou quatre cent kilos de poissons. Misère ! Comme ses frères, sur notre plage de Méditerranée, le doris, auquel je n’ai jamais connu d’autre nom, mais qui était officiellement francisé sous le nom de Rika, était peint en gris, le pont et les plats bords, seule fantaisie, en rose délavé.
Comme il pesait bien sa demi-tonne, on ne le tirait jamais à terre, sauf de deux ou trois mètres, pour le gréer. Le gréement se rangeait dans la grotte en haut de la plage. Le doris passait l’essentiel de sa vie à l’amarre au milieu de notre anse sur deux blocs de béton coulés dans une caisse. Par temps calme, il servait de bateau-promenade pour aller se baigner au banc de sable, même que c’était une vraie acrobatie pour remonter à bord. Rien que d’en parler, tout mouillé je suis…
Le doris est resté parmi nous quelques années. Biquet m’en a confié quelquefois la surveillance. Ce qui voulait dire que, la nuit, je me levais, souvent deux ou trois fois pour vérifier qu’il était toujours à l’amarre. Et j’écoutais en même temps le grondement des vagues essayant de prévoir une aggravation du temps. Mais qu’aurai-je pu faire ?
Puis, comme tous les ans en septembre, à l’équinoxe, le temps se gâtait. La mer se levait et les vagues montaient jusqu’au pied des cabanons. Et le doris tournait autour de son amarre comme un chien attaché à un arbre au coeur d’une forêt en feu. On aurait dit qu’il était fou. Heureusement, son franc bord était très élevé ; il n’embarquait pratiquement pas. Pourtant, un beau matin, entre 1952 et 1955, quelqu’un se souvient peut-être de la date, par une mer déchaînée, on l’a retrouvé, déplacé de 20 mètres, talonnant sur le petit rocher à fleur d’eau, à l’Ouest, là où on accrochait les lignes du water-polo tous les ans au 14 Juillet. Si on ne faisait rien, il ne tarderait pas à faire du petit bois, le doris.
Dans ces occasions, la plage se remplit vite et les conseils ne manquent pas. Les remarques aussi. Et les reproches toujours. Kuylen en a pris pour son grade, ce jour là. Il aurait dû faire ci, il fallait pas qu’il fasse ça, et pourquoi on l’a laissé en mer , et Kuylen où est-il ?…
Mais Papa Kuylen n’arrivait pas. Alors on a imaginé un plan de sauvetage. Le plus courageux s’est amarré une bonne cordelette autour de la taille en guise de ligne de vie. Il a chaussé ses lunettes de chasse sous-marine, a craché dedans et avalé son embout de tuba. C’était mon oncle Jean. De la force, du courage, et du sang-froid à revendre. Ajoutés à de réelles qualités de chasseur sous-marin. Je chassais souvent avec lui mais je lui servais plus exactement d’accompagnateur et le suivais rarement sous les dalles profondes desquelles il sortait souvent des sars , des scorbaies ou des méros, mais je suis hors sujet. Donc, après avoir écouté les nombreux conseils de ceux qui restaient habillés, il s’est engouffré dans les vagues. Le doris n’était pas loin de nous. Trente, quarante mètres peut-être. Dans quel coin il était aller se fourrer ! Ca bouillonnait et ça tapait dur ! On n’entendait même pas le bruit de la coque pilonnant le rocher tellement la mer grondait.
Il avait été décidé de lancer un cordage dans le bateau ou autour de son amarre et de haler ensuite le tout sur la plage. Il était clair que le doris avait soulevé ses corps-morts quand il faisait le bouchon et que maintenant les corps-morts auxquels il était resté amarré étaient une gêne majeure pour le tirer à terre. Il fallait donc aussi couper les amarres.. Ce qui fut fait. Non pas tout simplement. Mais ce fut fait.
Et quand il a été libéré, en trois secondes, avec l’aide d’une bonne vague, le doris s’est retrouvé en haut de la plage, sauvé !!

De cette journée, j’ai retenu d’une part la grosseur des vagues , vraiment très grosses et assourdissantes, d’autre part le coté dramatique, amplifié par les bonnes âmes en quête de sensationnel, opposé au calme et à la détermination de mon Oncle Jean. Kuylen est arrivé sur les lieux peu après. Calme comme celui qui n’a pas vécu l’événement.
Peu de temps après, sans doute l’hiver suivant, je ne sais plus, une vraie tempête a brisé le doris. Elle a brisé aussi d’autres bateaux, sous les cabanons auxquels ils étaient amarrés et jusque dans la grotte tout en haut de la plage malgré la protection d’une vraie porte qui est parti avec…
Biquet a retrouvé trois ou quatre photos du doris; à cette époque, on prenait peu de clichés. Mais il me reste encore le goût des paquets de mer reçus en pleine figure lors de nos sorties.

Jacquot avec l’aide indispensable de Biquet

 

     
 
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