Yvonne et ses deux filles
Tout lété, la villa " Les Tamaris "
à la Pointe-Pescade était le paradis sur terre pour la
famille de Jean-Baptiste et Yvonne Carayol arrivant du petit appartement
étouffant de la rue Charras et tout particulièrement pour
leurs deux filles. Marie-Geneviève et Solange, en cette belle
année 1961, avaient respectivement 15 et 12 ans et se réjouissaient
de passer toutes les vacances chez leur grand-mère Jeanne Bertrand.
Mais laissons la parole à Solange, déjà si bavarde
!
" Nous débarquions au terminus du bus, chargés
comme des baudets avec le chien, les canaris et les couffins remplis
de nos affaires, mes parents croulant sous les paquets, et ma sur
et moi, très excitées à lidée de passer
tout lété à la Pointe-Pescade. Lannée
précédente, mon père qui, comme fonctionnaire de
la Caisse Algérienne de Crédit Agricole Mutuel, avait
le voyage payé pour sa famille tous les deux ans, nous avait
traînées voir les cousins en France métropolitaine,
nous allions toujours dans le Centre et le Sud-Ouest. Le voyage en bateau
était une aventure extraordinaire malgré le mal de mer,
le Lot était magnifique avec ses jolis petits murs de pierre
mais dans le Berry, il avait plu et malgré les jeux avec les
cousins, nous nous étions senties exilées si loin de la
mer! Prémonition sans doute
Dans le grand jardin fleuri de la Pointe, il y avait toujours beaucoup
damis, des soldats en permission ou en convalescence et la famille,
ma grand-mère nous préparait des festins de tchoutchouka
à lhuile dolive, de couscous parfumé, de purée
rose, allumettes aux anchois croustillantes, cheveux dange enrobés
de sucre, écorces de pomelos confits et ses célèbres
crottes de chameau. Cétaient des brochettes sous les figuiers,
des concours sur le balcon à celui qui cracherait les pépins
de pastèques le plus loin, de grandes parties de ping-pong, de
jokari, et pour moi des tours de trottinette interminables autour du
grand massif de belles de nuit avec mon chien Doré sur mes talons,
la joie de ramasser les ufs du poulailler et aussi la corvée
imposée des siestes dans la maison où pour rendre les
courants dair plus frais, nous suspendions aux portes-fenêtres
des couvertures mouillées les jours de sirocco et enfin de grandes
séances darrosage le soir avec leau de la citerne
pour les plumbagos, les capucines, les soucis, les bougainvillées
et autres, sans oublier le potager, les blettes et les tétragones
pour les gratins de ma grand-mère!
Mais lessentiel de notre temps, nous le passions
dans la mer, bien entendu, dans une jolie petite crique
de rochers que nous appelions la Baie des Anges, abritée des
grosses vagues du large par la Pointe Sidi Abdallâh . Quel endroit
de rêve que cette petite anse calme et transparente où
nous connaissions le moindre rocher et dont nous ne nous lassions pas
dexplorer les fonds et de découvrir les petits habitants
marins pour les apprivoiser ou
les manger! Quand par malheur, le
vent douest y apportait des méduses et des déchets,
nous allions parfois à la plage Franco à lentrée
de la Pointe-Pescade, plage plus fréquentée bordée
à louest dune digue appréciée des promeneurs
et des pêcheurs mais le plus souvent, nous traversions la rue
et descendions les nombreuses marches qui menaient à la petite
plage Chachouin en bas de chez nous où nous avions une périssoire
qui faisait nos délices et une petite pastera pour aller pêcher
à la palangrotte ou faire un tour. Quel bonheur de plonger au
large, nager toujours plus loin et plus froid vers le fond, ouvrir les
yeux pour découvrir des bancs de tchelbas ou le miroitement des
girelles et se laisser remonter lentement en faisant la planche vers
la surface éclairée par les rayons de soleil comme vers
une large corolle avec au centre la tache sombre de la coque du bateau
!
Tout ceci était merveilleux mais
" un seul être
vous manque et tout est dépeuplé ! ", je ne mamusais
jamais aussi bien quavec Camille,
amie denfance depuis nos débuts à lécole
de la rue Roland de Bussy. Camille était chez son arrière-grand-mère
aux Bains Romains et nous passions notre temps à nous inviter
mutuellement pour passer le plus de temps ensemble, de son côté
elle harcelait ses parents pour venir à la Pointe-Pescade en
voiture ou en bateau à moteur : " Papa, on descend le bateau
! Dis, Papa, on descend le bateau ! ". Jai parcouru les 3
kilomètres qui séparaient la Pointe-Pescade des Bains
Romains en autobus, en Vespa, assise par terre à larrière
de la 4L commerciale de son père et aussi en bateau, jy
serais bien allée à pied, à la nage ou en trottinette
si mes parents ne sétaient pas ingéniés à
freiner mes folles entreprises (très sage Yvonne et toujours
raisonnable Jean-Baptiste), heureusement pour moi ! Nous navions
pas de voiture en ce temps-là et il nétait pas question
de me laisser prendre le bus non accompagnée. Jusquà
lâge de 16 ans, je crois que je nai jamais fait un
trajet, même court, toute seule, à cause " des évènements
", que ce soit à Alger ou ailleurs.
Un beau jour où je lavais beaucoup suppliée, ma
mère accepta de tenter laventure en pastera pour aller
aux Bains Romains avec ma sur. Yvonne et ses filles partant à
laventure ! Nous étions de bonnes rameuses toutes les trois
mais ce ne fut pas de tout repos. Quelle équipée ! Nous
avions emporté des bouteilles deau avec du lithiné,
sur la tête de petits fichus en vichy rose ou bleu, noués
par derrière que nous arrosions régulièrement et
sur le dos chemisette obligatoire pour moi surtout qui, bien que noire
comme " un petit bourricot ", avait parfois sur les épaules
des crevasses à force de coups de soleil répétés
creusés ensuite par leau de mer. Nous avons piqué
au large assez vite pour éviter tous les rochers qui bordaient
les criques et les plages. Juste au début de notre périple
après avoir passé notre petite plage, nous sommes allées
jeter un coup dil à la grotte du veau marin et nous
avons eu la chance dapercevoir sa bonne tête de gros chien
mouillé mais il ne fallait pas sapprocher, il risquait
peut-être de faire chavirer la petite pastera.
Nous avions pris bien au large mais après avoir quitté
labri des rochers, quel vent, quel courant, quelles vagues ! Les
rames frappaient le vide une fois sur deux, il fallait sappliquer
et garder le cap, cétait du sport ! Nous avions souvent
limpression un peu décourageante de faire du sur-place
en regardant la côte, cétait toujours le même
immeuble, la même plage à ma droite, jétais
assise à la proue arrosée par les vagues, Maman ramait
au milieu me tournant le dos, quant à Marie-Geneviève
assise à larrière face à nous elle rectifiait
la direction. Nous avons changé souvent de place et bien ramé
chacune à notre tour mais le temps passait et nous navancions
pas bien vite. A un moment, nous avons aperçu des dauphins, gracieux
et bondissant au loin dans les vagues. Parfois, nous faisions la course
avec des bancs de poissons argentés ou bien nous pénétrions
dans les masses gélatineuses de grosses méduses qui ne
piquent pas mais flottent translucides et légères. Des
poissons volants nous escortaient, surprenants par leurs bonds réguliers
et leurs nageoires déployées sur les côtés
comme de petites ailes. Nous commencions à être saoulées
de soleil et de vent, je chantais au début à pleins poumons
mais ensuite dans ma tête seulement qui semblait pleine de bruissement
: " Laïtou, la chaleur maccable, Laïtou, jenlève
mon chapeau, Laïtou, jvoudrais bien quil passe, Laïtou,
un marchand dcoco ! "
Mes oreilles étaient remplies de mille bruits, les rames dans
leau, le choc régulier des dames de nage, le claquement
des vagues sur la coque, les cris des oiseaux de mer aussi, quelle musique
! Dommage de navoir pas mis une ligne derrière le bateau,
nous aurions sûrement fait une bonne pêche à la traîne.
A force de marroser, des traces blanches de sel se dessinaient
sur mes bras, mes jambes et mes vêtements, la peau tirait et je
léchais avec délices le sel autour de ma bouche avant
de sucer un long tube de poudre de coco. Jaurais bien volontiers
sauté du bateau pour nager un peu mais le temps passait et les
Bains Romains nétaient pas encore atteints ! Toutes les
petites plages se ressemblaient, pas de Grand Rocher en vue ! Nous navions
pas trop chaud malgré le fort soleil de début daprès-midi
car le vent était frais et nous donnait souvent la chair de poule
mais nous étions bien cuites et nous commencions à avoir
mal au dos et des ampoules aux mains. Pour avancer plus vite, nous étions
deux à pagayer ensemble assises sur le banc du milieu, chacune
sa rame et bien en rythme ensemble. Enfin les " Horizons Bleus
" apparurent nous redonnant des forces à nouveau pour continuer
jusquà repérer le Grand Rocher de Camille que je
guettais depuis si longtemps telle la vigie perchée en haut du
grand mât attendant désespérément dapercevoir
la terre ! Il fallut souquer ferme pour se rapprocher de la côte,
ce ne fut pas une mince affaire. Voici la Villa Jean-Pierre et sa terrasse
surplombant un à-pic avec sa petite plage bien encadrée
par de longs rochers, cest bien là ! Voilà le Grand
Rocher avec sa brique tout en haut et Camille qui vient à notre
rencontre à la nage avec son frère et sa sur, on
tire le bateau sur la plage, on sembrasse, on raconte toutes nos
aventures en désordre et, vite, vite
on se jette à
leau !
Et revoilà le bonheur dêtre avec Camille, de sauter,
courir, rire, plonger dans les vagues, plus souvent sous leau
que dessus, concours de sauts, de " bombes " bien éclaboussantes
ou de sauts du rocher, bien raides pour aller de plus en plus au fond
possible et si on touche le fond, donner un bon coup de pied pour remonter
comme une fusée les bras le long du corps. Et ce sont les ramassages
darapèdes sur les rochers et la chasse aux petits crabes
et aux crevettes dans les trous deau, puis les courses sur les
rochers coupants sous les pieds en évitant les oursins., ensuite
batailles navales avec les petits sur nos épaules, cest
à qui fera tomber lautre cavalier, le " cheval "
étant complètement sous leau, et puis des jeux sans
fin sur le matelas pneumatique à se faire chavirer ou à
se jeter dans les vagues, même chose avec une grosse chambre à
air noire, bien gonflée où on peut monter à plusieurs
à califourchon avant de se faire vider ! Que de cris et de rires
! Ensuite, le cri de guerre : " Le premier au rocher ! " Et
cétait reparti pour les sauts et les plongeons là-bas
jusquà ce que nos mères sétant bien
égosillées depuis la terrasse, nous ne pouvions plus faire
semblant de ne rien entendre à cause du vent ou du bruit des
vagues et nous revenions, contraintes et forcées, attirées
quand même par la perspective du goûter, complètement
épuisées.
Après un rinçage rapide avec le tuyau du jardin, le
premier arrivé ayant leau bien chauffée du tuyau
resté en plein soleil, nous nous installions sur la terrasse,
côte à côte, bien enveloppées dans une serviette,
les lèvres bleues et les doigts fripés, mordant avec délices
dans la mouna ou le pain avec sa barre de chocolat en buvant un grand
verre de Selecto, les yeux rivés comme hypnotisés sur
le Grand Rocher !
Quel après-midi de rêve ! Le retour le fut aussi car
le père de Camille nous ramena en fin daprès-midi
à la Pointe-Pescade en bateau à moteur en remorquant la
légère pastera. Le soleil commençait à baisser
à lhorizon, le spectacle était grandiose, il faisait
frais avec le vent de la vitesse mais Camille et moi, étions
assises à lavant, penchées comme des figures de
proue, nos visages heureux recouverts par les embruns et nos longs cheveux
blonds et bruns emmêlés par le vent. Ce voyage de retour
fut plus rapide que laller, trop rapide à notre goût,
nous aurions voulu quil ne finisse jamais et déjà,
nous pensions que nous allions être séparées et
nous formions mille plans pour nous retrouver les jours suivants ! "
Oui, il faut que tu viennes dimanche, il y aura Catherine et on ira
à la crique ! "
Cette existence heureuse semblait devoir être sans fin, nous
ne voulions pas penser aux nuages sombres qui saccumulaient et
que nous ne pouvions ignorer malgré notre jeune âge ! Plus
tard, nous avons essayé de retrouver nos joies denfants
sur les plages bondées de la Côte dAzur grâce
à Catherine et ses parents en particulier, installés à
Toulon et nous avons connu à nouveau des festins doursins
et de brochettes avec la kemia " comme là-bas, dis, purée
! " Mais le regret de ma vie est de navoir pu offrir à
mes 5 enfants des vacances de rêve comme celles que jai
eues dans mon enfance et que jenjolive sûrement tous les
jours un peu plus. Tiens, cette nuit, jétais encore à
la Pointe
. !!! Venez y faire un tour avec moi en lisant mes histoires,
demain je vous raconterai ma crique et tous ses trésors ! "
Solange Dietsch, née Carayol

Yvonne et ses deux filles.
Quel endroit de rêve que cette petite anse calme
et transparente où nous connaissions le moindre rocher.