Ce fusil, ou plutôt
cette arbalète avait, comme toutes les autres, deux sandows,
mais sa particularité faisait que nous n'avions pas besoin
de les étirer pour les fixer à l'encoche de la flèche.
C'était l'inverse : nous placions l'ogive ( le V qui réunissait
les deux gobelets) dans l'encoche de la flèche et nous actionnions
un levier qui tendait les sandows, lesquels passaient sur deux poulies
au bout du fusil, et nous le plaquions sous le tube du fusil, bloqué
qu'il était, ce levier, dans un clip. Nous ne faisions donc
aucun effort pour tendre lesdits sandows, le levier s'en chargeait.
Fusil très ingénieux au demeurant qui ne vécut
que ce que vivent les roses, l'espace d'un instant. Mais pas pour
nous, bien entendu.
Et naturellement nous,
jumeaux devant l'éternel, nous étions pénalisés
dans la mesure où nous n'avions qu'un fusil pour deux. Nous
partions donc, côte à côte, sans jamais nous chamailler
à ce propos, chassouiller chacun son tour à l'entour
des rochers aussi plats qu'accueillants qui habitaient le lieu dit,
plage de l'Indépendance, du Plateau, à un kilomètre
pile en amont des Deux-Moulins.
Je garde un souvenir attendri de ce fusil, d'abord parce que c'était
notre premier fusil, ensuite parce qu'il était magistralement
conçu.
Ce n'est que beaucoup plus
tard que nous eûmes droit à deux véritables arbalètes
de marque Tarzan de couleur vert d'eau, avant
qu'elles ne deviennent Beuchat de couleur bleu
acier, beaucoup plus tard, par la magie des fusions.
Entre temps, nous avions
eu droit à des palmes dont la marque m'échappe aujourd'hui.
Car, j'ai la fâcheuse habitude sur la Côte d'Azur de dire
aux apprentis Nemrod d'aujourd'hui, que je vois s'époumoner,
munis du seul masque et d'une épuisette s'en aller quérir
je ne sais quel crabe, alors que le choix du matériel est immense
dans notre société de consommation :
" Un masque sans tuba, c'est comme un vélo sans pédales,
cela ne sert à rien, et sans palmes, c'est un vélo sans
pédales ni roues. Ni plus, ni moins. "
Au risque de passer pour le vieil emmerdeur que je suis, hélas,
devenu.
Mais c'est vrai aussi
que le choix du matériel est essentiel. Combinaison comprise
bien évidemment, de préférence avec le haut en
forme de veste avec fermeture éclair ventrale, pour en faciliter
le dépeçage d'après chasse.
Sur la Côte d'Azur,
mon beau-frère, médecin à la clientèle
conséquente, qui ne comptait pas ses sous, s'était mis
en tête d'acheter un fusil italien à compression, une
véritable catastrophe, assortie d'un prix astronomique, et
de me dire ensuite :
" prête-moi ton arbalète Champion
et je te prête le mien ".
Marché de dupe s'il en fut que je refusais aussi sec et avec
la dernière énergie. Ces machins, qu'il fallait regonfler
avec une espèce de pompe, se déchargeaient très
vite de toute puissance et quand il vous passait un beau loup et ou
daurade sous le nez, la flèche sortait à peine du tube
et faisait penech ou pour parler pied-noir tchouffa.
Quel qu'en soit le prix ou la promotion faite pour l'acquérir,
passez votre chemin aussi dédaigneux qu'un denti ou qu'un limon
à la vue d'un nageur, avec ou sans masque d'ailleurs.
Gérard Stagliano
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