Néroli
Néroli, sous ce charmant vocable se cache le nom d'une Princesse
Italienne, aujourd'hui oubliée (1), mais comme elle a donné
son nom au parfum si subtile de la Fleur d'Oranger, on ne l'oubliera
pas de sitôt.
Il me souvient de l'une de nos promenades dominicales avec celui que
j'appelais mon « beau-frère » de l'époque,
Jean-Pierre Abou, plus connu à Alger sous le nom de Jean-Pierre
Pailhès, puisque sa mère tenait, sous ce nom, à
l'époque un petit bistrot à la Pointe-Pescade ! Nous fréquentions
les deux soeurs, lui l'aînée, Liliane, moi la puînée,
Suzanne, qui habitaient à Raïsville. Nous n'épiloguerons
pas.
Ce matin-là, nous étions partis vers Sidi Ferruch. Je
ne me souviens pas pourquoi nous nous étions arrêtés
au carrefour, juste après Staouëli, celui des embranchements
pour se rendre soit à la merveilleuse plage de Palm-Beach, soit
vers la pointe de Sidi Ferruch où un peu plus loin nous choisissions
d'aller soit à la plage Ouest et ses belles villas, soit à
la plage Est et ses cabanes bambous où les Espagnols de Bab-El-Oued
venaient préparer des paellas gargantuesques aux senteurs qui
me faisaient saliver. Encore que cette route Est-là, nous la
prenions pour aller plus volontiers déguster les huîtres
du Parc aux Huîtres des Capomaccio, dont le cousin, Vincent, tenait
la succursale du ravin à Saint Eugène.
Nous nous sommes arrêtés et quand nous avons ouvert les
portes de sa 4 chevaux Renault, la merveille des merveilles de l'époque,
nous avons été ensevelis, submergés par cette adorable
odeur du Néroli. cela sentait incroyablement bon, car des deux
côtés de la route, il y avait, à perte de vue, des
rangées d'orangers
et ils étaient tous en fleurs.
Vous dire la sensation ressentie est impossible aujourd'hui, mais
j'eus l'occasion de mieux connaître ce merveilleux parfum. Marc,
ès qualité pour en discourir, vous dira dans le détail
ci-dessous combien de produits - tous plus adorables les uns que les
autres - nous réalisions dans cette usine avec le Bigaradier.
L'Oranger Bigaradier ou Oranger Amer, celui qu'à Blida, nous
trouvions dans la rue principale, à la place des Platanes et
autres Mûriers.
Pour ma part ce fut une divine découverte, dont je garde, quelque
50 ans plus tard, toutes les subtilités dans les narines.
Et oui ! Comme Gérard le dit, le Bigaradier des Grassois (Citrus
bigaradia Risso) est un arbre très prodigue en parfumerie naturelle.
Dans la très belle usine grassoise, que nous avons assidûment
fréquenté plus de 30 ans chacun, et que des engins terrassiers
et « terrasseurs » broient consciencieusement cette semaine,
nous ne faisions pas moins de quinze produits différents à partir
de cet arbre divin.
En parfumerie, le jeu consiste à récupérer, dans
le meilleur état possible, le parfum exhalé par les fleurs,
ou contenu dans les fruits, les feuilles, les écorces, les graines,
les rhizomes, les gommes ou les baumes odorants. Il y a deux grandes
méthodes pour cela.
D'abord la distillation, ou hydrodistillation pour être plus
précis, qui permet d'obtenir une huile essentielle, ou essence.
Cette technique est la plus vieille et a été inventée
et utilisée par les Arabes.
En fait c'est le phénomène bien connu du ragoût
de ma grand-mère. Quand vous placez sur le feu une cocotte remplie
de très bonnes choses, comme des feuilles de laurier, de l'ail,
des oignons, des échalotes, du thym en même temps que des
patates et de la viande, il monte de ce mélange des effluves
à damner les dieux païens ou autres. Les Arabes se sont
vite aperçus de ce phénomène et ont cherché
à capturer l'odeur. À cette fin, ils ont inventé
l'outil idoine et l'ont baptisé en arabe « m'bic ».
Lorsque les Français, entre autres, ont accédé
à cette technique, ils ont gardé le même nom, mais
ont commis un pléonasme. L'appareil dénommé al
m'bic, affublé de son article « al » a été
baptisé l'alambic en rajoutant l'article français par
dessus l'article arabe. Voilà pour la sémantique du mot.
Mais qu'est ce qu'un alambic ? C'est une marmite, affublée d'un
système de chauffe, jadis le feu nu, hier le double-fond ou le
serpentin de chauffe, où circule de la vapeur fluente, aujourd'hui
ou demain, où circulent des fluides chauffants, dont la programmation
de chauffe est rigoureuse. Les effluves du ragoût sont en fait
le résultat de l'ébullition des différents ingrédients
contenus dans la marmite. Le physicien bénéficie là
d'un phénomène intéressant, qui s'appelle l'azéotropie.
Quand on met deux molécules chimiques, ensemble en mélange,
et qu'on les fait bouillir, en présence d'eau, à la pression
atmosphérique le point d'ébullition commun devient plus
bas que chacun des points d'ébullition des deux produits et même
de l'eau. Quand comme dans le ragoût, ou mieux dans un végétal
quelconque, où les molécules constituant le principe odorant
du végétal, sont près ou plus d'une centaine le
point d'ébullition général, eau chargée
dans l'alambic comprise, est alors plus bas que celui du constituant
le plus volatil du mélange. Ce phénomène d'azéotropie
permet de faire distiller, donc de transformer en vapeurs des produits
liquides, qui ne bouillent isolément qu'à des températures
de 125°Celsius à 300 °C. C'est proprement miraculeux.
Ce phénomène explique que les Arabes, tout au début,
et tous leurs élèves ensuite, ont pu, avec des équipements
rudimentaires, accéder à des produits chimiques difficiles
d'accès sans l'azéotropie. Les vapeurs sont ensuite récupérées
dans le col de cygne de l'alambic et dirigées par ce dernier
vers un réfrigérant serpentin ou tubulaire, dans lequel
le mélange intime de produits chimiques différents repasse
à l'état liquide et devient l'huile essentielle du végétal
traité.
L'autre méthode, plus récente, est l'extraction du parfum
floral par les solvants volatils. Il a fallu pour cela attendre le prodigieux
essor de l'alcool éthylique et des produits chimiques dérivés
du pétrole (benzène, éther de pétrole, hexane,
etc...) pour accéder à cette technique. Il suffit alors
de mettre en présence et généralement à
froid le végétal et le solvant, par exemple l'hexane,
qui est aujourd'hui le solvant le plus utilisé, pour obtenir
un solvant coloré très odorant. La difficulté se
situe dans l'élimination complète du solvant extracteur
par ébullition douce sous une pression réduite et donc
à des températures très basses de l'ordre au maximum
de 68°C dans notre exemple. Le produit obtenu est appelé
alors essence concrète ou concrète, car il a généralement
un aspect de pâte très colorée de jaune prononcé
à rougeâtre foncé. Il est très odorant et
les néophytes ont du mal à apprécier l'odeur de
tels produits. Ces concrètes sont ensuite traitées en
essences absolues, parfaitement solubles dans l'alcool éthylique
dans une gamme de températures couvrant les habitudes de vie
de l'espèce humaine soit -20°C à +40°C. Ces absolues
sont des produits généralement encore plus foncées
que les concrètes mais aussi beaucoup plus fluides voire liquides.
Ce sont des produits haut de gamme de la parfumerie naturelle et qui,
présentées au nez des béotiens sur des mouillettes
de papier buvard, n'ont aucun mal à enchanter littéralement
le nez.
Mais revenons sinon à nos moutons du moins à notre bigaradier.
Celui-ci va nous fournir un fruit, l'Orange Bigarade, des boutons floraux
et des fleurs dites d'Oranger, et des rameaux de feuilles. De ces trois
sortes de végétaux, nous allons récupérer
les parfums à l'aide non seulement des deux méthodes décrites
ci-dessus mais aussi d'une troisième, l'expression à froid
des écorces de fruit. Cette dernière méthode est
tout simplement l'application industrielle du jeu cruel de nos enfants
quand ils projettent l'essence d'un hespéridé dans l'oeil
d'un petit camarade en pliant avec force la peau d'un fruit près
du visage. Il y a alors projection de l'huile essentielle sur la cornée
du petit copain avec l'irritation oculaire que l'on devine. On va récupérer
l'huile essentielle de l'Orange bigarade en exprimant les écorces
sous projection d'eau sous pression. L'émulsion récupérée
est ensuite décantée en centrifugeuse pour séparer
le produit organique de l'eau.
C'est ainsi que de la peau des Oranges Bigarade, on va obtenir l'Essence
de Bigarade, dont l'odeur très fine évoque pour nous la
délicieuse nuance olfactive de l'Orange confite, qui se trouvait
juste au-dessous du crochet de nos rameaux garnis de friandises d'avant
la réforme. C'était d'autant plus dur à humer que
nous ne devions pas manger la source de l'odeur avant longtemps. Cette
essence est très riche en Limonène, hydrocarbure terpénique
sans fonction chimique noble, qui gène quelque peu nos stars
de parfumeurs. Par distillation fractionnée, nous obtenions ensuite
ce que l'on appelle l'essence de Bigarade déterpénée,
riche en aldéhyde gras à dix atomes de carbone, responsable
de la qualité de l'odeur de l'essence complète.
Des boutons floraux, et de quelques fleurs inévitables dans
la collecte, on obtient par hydrodistillation d'une part l'huile essentielle
de Néroli, reine incontestée des Eaux de Cologne de Luxe
et des Parfums de stars. Et d'autre part l'eau qui a distillé,
et qui, soigneusement récupérée, prend le nom d'Eau
de Fleurs d'Oranger. C'est cette eau qui parfume la Fougassette de Grasse
et la plupart des gâteaux orientaux. Cette même eau, traitée
par un solvant volatil, qui est ensuite éliminé, donne
une Absolue de l'Eau de Fleurs d'Oranger ( Abs de l'EFO). Cette absolue
était, à une certaine époque, révolue aujourd'hui
à cause de basses considérations économiques, stabilisée
par addition de produits chimiques naturels et devenait l'Absolue d'EFO
stabilisée. Des seules fleurs nous venons d'obtenir quatre produits
différents.
Strictement de la même manière nous obtenions les quatre
produits plus une essence déterpénée, équivalents
à partir des Feuilles qui portent le nom typiquement grassois
de Broûts d'Oranger. Il vient donc l'Essence de Petit-Grain, l'Essence
de Petit-Grain déterpénée, l'Eau de Broûts
d'Oranger (L'eau d'EBO), l'Absolue de l'Eau de Broûts d'Oranger
et l'Absolue d'EBO stabilisée. Ce qui fait là cinq produits
différents. À ajouter aux quatre issus des Fleurs et aux
deux obtenus des Fruits. Cela fait déjà onze produits
dans la panoplie des parfumeurs. Vous aurez noté qu'on ne parle
pas d'Essence de Néroli déterpénée, qui
serait une folie économique, l'essence de Néroli dépassant
aujourd'hui le prix de 4.500 € le kilo.
Enfin par extraction par les solvants volatils, nous traitons les
Fleurs et les Broûts pour obtenir : la Concrète de Fleurs
d'Oranger et l'Absolue d'Oranger, qui en découle et la Concrète
de Broûts d'Oranger et l'Absolue de Broûts d'Oranger. Sauf
erreur, nous voilà au bout de nos quinze produits odorants différents
obtenus à partir d'un seul arbre et donc de ses boutons floraux,
de ses fruits et de ses feuilles.
Je vous rassure c'est un exemple unique de prodigalité olfactive.
Je terminerais en rappelant que je n'ai parlé là que du
Bigaradier et pas du tout de l'Oranger, qui anime nos marchés
et qui lui est l'Oranger doux aux fruits très estimés,
qui répond du joli nom de Citrus sinensis Osbeck . Cet Oranger-là
ne donne qu'un seul produit l'Essence d'Orange douce ou Essence Portugal.
Olfactivement vôtres.
Gérard & Marc STAGLIANO.
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