MÉMOIRES DE BAINS ROMAINS

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Le retour aux sources de Robert
Le retour aux sources de Gérard
Un autre retour : ...Le retour au bercail
Soleils d’hiver

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... LE retour aux “sources”

Je suis cent pour cent Bainsrominois. Et oui, car je suis né à Bains-romains en 1951.
Des souvenirs très nostalgiques sont toujours là-bas.
D’en rêver trop souvent, me poussa à y retourner en 1990. BAINS-ROMAINS porte désormais le nom propre d’Hammamet.

Je prends le bus, ex-place du Gouvernement Général et je descends à la Pointe-Pescade pour mieux revivre les souvenirs de mon enfance au fil de mes pas.

À l’entrée des Bains-romains, bien après la carrière Pérez, sur la gauche je retrouve l’ancienne épicerie que mon père gérait sous le logement Galtier. En face, mon fief, la cour de la Maison Demeure avec vue sur la mer. Autour de la cour habitaient les familles Demeure, Greck, Guillou et autres dont les noms m’échappent. Maintenant tout est muré ; on ne voit plus les habitations des résidents actuels.

Au fond de la cour à gauche, descente des escaliers et accès au plus bas, chez la famille Mari. C’était chez moi.

Rien n’a changé, malgré la décrépitude des murs extérieurs des bâtiments.

En face, devant le parapet, je domine les diverses habitations des familles Lassus, Villaplana et les autres. La mer est là et mon rêve d’évasion : le grand rocher comme on l’appelait chez nous du côté de la maison Demeure.

Par les grands escaliers, style festival de Cannes, en face de l’hôtel, je descends à la mer. Il y a là, le grand tunnel des égouts où avec mon cousin nous avons failli brûler comme des merguez. A droite, par les rochers, je rejoins la crique, ma " deuxième maison ". Le portique où dormait le bateau de monsieur Alsina a disparu. Je scrute la grotte du veau-marin où, gamin, nous avions pénétré avec une barque empruntée à je ne sais qui. Toujours impressionnante à l’intérieur, mais pas de veau-marin en vue. Son descendant existerait-il toujours ?

La crique, lieux des bains de mer et des devoirs d’école non faits, lieu de la pêche à la rascasse et des départs transformés en expéditions vers le grand rocher (avec la chambre à air de camion pour moi), la crique où j’ai failli me noyer… heureusement, ce brave Slimane était là…

Retour à la nationale 11, au boulodrome que l’on appelait " placette ", ou peut-être l’inverse, me semble-t-il. Mon père m’amenait aux fêtes. Elle est presque identique au passé malgré quelques modifications. En face, le café Ripoll : c’est le silence le plus total. Ici, tout est muré ; il n’y a plus la terrasse d’où émergeait l’ambiance de nos pères, et des jeunes à scooters. Ici, je me rappelle l’escrimeur Jean-claude Magnant, le cul de Fanny dans l’arrière-salle du café ainsi que le téléviseur noir et blanc où nous allions voir la seule chaîne disponible.

Je continue mon chemin. Trottoir de droite, la villa " Mon petit " et la villa " Mon chat laid ". Le chat impassible est toujours sur le toit. La plaque "Pierre Jacomino" est toujours scellée sur le mur. Plus loin la maison " Ile de France ". En face, une grande mosquée est érigée vers Atlas coopco. Très jolie, la mosquée.

Je descends les escaliers, direction plage Martin. Je me rappelle du cinéma en plein air. Les bruits que j’ai connus n’y sont plus. Je vais voir la plage des Algues, et la plage Campello et je m’assure que ma crique et mon grand rocher sont toujours présents. Là encore rien n’a changé.

Direction Baïnem. Je m’arrête devant l’école de ma jeunesse et là, j’ai une pensée pour Madame Héquet, mon institutrice que j’ai revu pour la dernière fois à Marseille, en 1973. Seul le drapeau est différent. La cloche est peinte en bleue mais ne marche plus. Une sonnerie retentit, c’est la sortie des classes. Je regarde tous ces enfants partir chez eux et je me revoie, 35 ans plus tôt sur le trottoir brûlant, mon cartable à la main, retournant avec mon grand frère à la Maison Demeure sous un soleil de plomb. Nous plaisantions quelquefois au passage avec notre cher Badabou, confortablement installé à l’ombre d’un arbre et d’une bonne bouteille : " où as-tu caché ta jambe, Badabou ? Dans mon pantalon, nous répondait-il. "

Je poursuis ma route. J’arrive à Baïnem. Dans une ruelle, à droite (je ne connais plus le nom), je revois par un portail légèrement entrouvert, la villa de ma grand-mère Vivès. Là encore tout est muré devant.

Je ressors sur la nationale. En face, la boulangerie Alès. Il y avait une pompe à essence me semble-t-il, à l’époque. Devant la caserne de la garde territoriale, en face, je monte la route de la forêt de Baïnem. L’église des communions de nos aînés et des rameaux de Pâques en chocolat, a disparu. Un grand trou à la place et des fondations, sur lesquelles commence à s’élever une mosquée.

Je retourne au centre des Bains-romains. Je passe par la ruelle, et m’arrête devant le garage où j’aidais mon ami, Monsieur Villaplana, à carder la laine, car il rempaillait les matelas. Je regarde la boulangerie aux coquillages à vingt francs anciens pièce et passe devant la poste qui me paraît bien petite maintenant - " un soir elle avait eu droit à une STROUNGA ".

Je reprends le bus devant l’épicerie Martinèz, comme dans le temps, et je retourne à Alger, hôtel Es safir, ex-Aletti.

Ce n’était donc pas un rêve. J’avais bien vécu là-bas. Les nombreuses photographies que j’ai ramenées de ce pèlerinage, sont là afin que le souvenir de l’Algérie demeure à jamais vivace

Robert Mari

Index Mails

Le retour aux sources de Robert
Le retour aux sources de Gérard

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Mai 2005
Copie de la lettre au Docteur Rabia Lekhal Directeur de la Santé et de la Population, à Alger :

Docteur,

Je suis la personne que vous avez attentivement écoutée l'autre jour à la descente de l'avion Marseille-Alger, celui qui retrouvait ses racines 43 ans moins 27 jours après les avoir quittées. Je suis de retour au logis, j'habite la luxuriante Côte d'Azur, et plus précisément Grasse, la capitale mondiale du Parfum (de luxe of course).
J'ai d'ailleurs travaillé quelque trente années dans la plus belle des usines qui faisaient tous les grands parfums mondiaux que je vous cite : Air du temps de Nina Ricci, Poison de Christian Dior, Opium d'Yves, Saint Laurent, Obsession de l'Américain Kelvin Klein, comme tous les autres Dior et Saint Laurent, mon concitoyen et natif comme moi, lui à Oran, moi à Alger, de 1936.
J'ai été très sensible aux compliments dont vous avez bien voulu me gratifier à titre personnel. Je suis en effet un nostalgérique forcené et ces trois jours passés dans MON pays, car je le considère comme tel, m'ont fait tout à la fois du bien et du mal ; du bien parce que j'en avais un impérieux besoin, du mal parce que le paysage a tellement changé et pas toujours en bien, que j'en suis revenu meurtri, désorienté, peut être même guéri, inoculé contre mon mal de vivre. La luxuriance de la Côte d'Azur, que sans doute vous connaissez, m'a assurément trop bien ou mal habitué. Cannes qui n'est qu'à 11 km va incessamment accueillir le Gotha mondial du cinéma, le luxe va suinter de partout, il l'est déjà en permanence avec les émirs du golfe qui habitent la région. J'ai par contre ressenti une fierté énorme à la vue de notre Mitidja qui, depuis le site somptueux du Tombeau de la Chrétienne, déclinait tous ses verts. Nous l'avons ensuite traversée de bout en bout en nous arrêtant dans tous les patelins : Ameur El Aïn, El Affroun, Marengo qui ne s'appelle plus comme cela. Et de voir ces champs si bien rangés, ces vignes bien taillées fuir à l'horizon, j'ai repensé à nos ancêtres, les artisans de cette beauté naturelle qu'ils ont assèchée et sont morts par centaine de la malaria, du paludisme et de toutes autres maladies pour la rendre si belle aujourd'hui. Ceux d'entre nous qui ne connaissaient pas cette profusion céréalière ou viticole, soit parce qu'ils étaient partis trop jeunes, soit parce qu'ils n'étaient que les conjoints de leurs pieds noirs d'épouses, en sont revenus époustouflés. J'ai par contre été désolé de constater les constructions anarchiques et pas toujours du meilleur goût qui enlaidissent le magnifique site du Chenoua aux teintes violacées qui s'apesantit de toute sa masse dans notre chère Méditerranée, elle-même hélas en bien piteux état de votre côté.
Sachez que vos paroles me sont allées droit au coeur et que ce pays, le vôtre, qui est le mien sans trop aujourd'hui le rester, m'est très, très cher, il aura illuminé les 26 premières années de ma vie de toute sa splendeur, c'était un Pays de Cocagne que je pleure tous les jours un peu plus.
Nostalgériquement vôtre.

Gérard STAGLIANO

Index Mails

Août 2005

Monsieur Gérard,
J'ai bien reçu votre courrier où vous me faites part des sensations fortes que vous avez vécues lors de votre retour dans notre si beau pays (le votre et le mien).
Mon épouse et moi même avons regretté que vous n'ayez été parmi nous dans "votre famille" car vous auriez compris définitivement qu'il ne reste de rancœur et/de haine que celles instrumentalisées par les nostalgiques de l'Algérie d'une autre époque (non pas des NostAlgériques).
J'ai apprecié que les grands parfums mondiaux n'ont pas réussi à vous détourner ou à créer une anosmie à l'endroit des senteurs de votre pays qui continuera à vous appartenir (n'a t-on pas besoin de sentir la terre qui nous a vu naître autant que les parfums évoqués ?).
Vous aimez certainement la Côte d'Azur et Grasse qui vous a ouvert les bras comme pour moi la ville de Bougie m'a vu naître et Alger m'a adopté.
Les miens et moi même avons mal de tout ce que nous avons pu vivre cette décennie mais ne dit-on pas " quand je m'ausculte j'angoisse mais quand je me compare je me rassure".
Je souhaite que votre retour après 43 ans sera le prélude à d'autres visites "chez votre frère d'Alger"qui vous recevra avec votre famille dans les conditions d'hospitalité et de fraternité de toujours.

Tabet et Nassima - RABIA

Monsieur et cher docteur,
Je désespérais vraiment de recevoir une réponse de votre part, craignant même avec ma franchise brutale de vous avoir froissé lors de ma lettre de mai 2005 au retour de ma virée, de groupe, en Algérie en vous donnant mes impressions, à chaud, sur ce que j'y avais trouvé et ressenti.
Je constate aujourd'hui, avec un immense plaisir, que ce n'était pas le cas. Et je vous remercie surtout, de tous les compliments et qualités que vous avez la bonté de me reconnaître.
J'aurais bien aimé répondre à votre invitation et avec mon amie, Élisabeth Bérard, présente à mes côtés lors de notre entretien à l'aéroport Houari Boumédiène, honorer votre table comme vous nous en aviez priés. Mais nous étions littéralement dans des rails lors de cette visite. En effet, arrivés — en votre compagnie — le mercredi 4 mai 2005 vers 18 heures, nous avons dû aller loger à Sidi-Fredj, à l'Hôtel el Marsa, de l'autre côté de la ville d'Alger, à quelques 35 km de son centre vital. Nous naviguions en car. Le lendemain, jeudi 6, nous sommes venus dans notre quartier le matin, à Saint Eugène pour moi, Bologhine pour vous, pour ensuite aller déjeuner "Chez Sauveur" à la Madrague, et revenir l'après-midi à Saint Eugène, déposer une gerbe au cimetière, monter pour une messe à Notre Dame d'Afrique avec le téléférique que nous ne connaissions pas et visiter ensuite Alger, mais rapidement sans arrêter le car, sous la pluie de surcroît. Retour pour nous les 40 Saint Eugénois à 20 heures passé à l'Hôtel et de nouveau à 35 km d'Alger.
Le lendemain vendredi 6, départ de Sidi-Fredj dans l'autre sens avec visite de Bou Haroun, les chalutiers et leurs poissons, du Tombeau de la Chrétienne, déjeuner à Tipasa, que vous écrivez curieusement avec un Z, Tipaza, aujourd'hui (?), et visite des Ruines après et non avant le repas comme initialement prévu dans un restaurant de la ville. Nous n'avons pu, de ce fait, nous arrêter à Cherchell où nous sommes pourtant allés… pour rien. Et nous avons ensuite sillonné toute la Mitidja en nous arrêtant longuement à Marengo, qui ne s'appelle plus comme cela, et El Affroun, sans pouvoir ni visiter Boufarik, ni même Blida qui étaient pourtant au programme des réjouissances et sommes rentrés, exténués, à près de 21 heures, à l'Hôtel.
Le samedi 7, nous avons consacré toute la matinée à Saint Eugène, chacun de nous voulant fouiner dans les appartements et ou villas abandonnés en 1962, où nous avons d'ailleurs été accueillis comme des princes, à bras ouvert et à cafetière ou théière dégoulinantes de nectar. C'est très en retard que nous nous sommes retrouvés au plus haut du Boulevard Camille Saint Saëns, lui aussi débaptisé, bien que ce musicien soit enterré à Saint Eugène. Ensuite, vers trois heures de l'après-midi déambulation dans les ex-rue Michelet et d'Isly, visite de la Grande Poste et autres monuments qui nous tenaient à cœur. Et nous avions le soir, rendez-vous avec un ami d'enfance qui nous attendait à l'hôtel, avec sa charmante fille, tous deux avocats à la cour, Maître Fayçal Boutaleb, avec embrassades et larmes au coin de l'œil, et surtout dîner en commun. Difficile dans ces conditions de nous échapper pour aller dîner en ville et honorer votre table comme vous nous l'aviez si aimablement proposé. Il nous aurait fallu affréter un taxi avec un retour en pleine nuit jusqu'à Sidi Fredj. Car, le lendemain dimanche 8 mai 2005, lever aux trompettes à six heures et direction l'aéroport Houari Boumédiène d'où nous décollions à 9h30, en réalité à 11h30.
Croyez bien que j'ai regretté de ne pas avoir répondu à votre charmante invitation. J'ose espérer que ce sera à une autre occasion, dans un voyage plus personnel et plus calme que celui que nous avons vécu en mai 2005, pour moi 43 ans moins 27 jours après avoir décollé de maison Blanche… la mort dans l'âme.
J'aurais dû vous expliquer cela dans ma première lettre mais je craignais aussi d'être trop long comme aujourd'hui, et de vous importuner.
Je vous prie de croire, Monsieur et cher Docteur, à l'expression de ma plus parfaite considération… fraternelle comme vous le dites.

Gérard et Marcelle STAGLIANO

 

Soleils d’hiver

A quatorze heures piles, l’avion en provenance de Paris se posa sur la piste numéro 2 de l’aéroport Houari-Boumediene d’Alger. Martine, arrivée une heure plus tôt directement de l’hôtel Sofitel où elle séjournait depuis une semaine, s’impatientait jusque-là dans le hall impersonnel et froid de la nouvelle aérogare. Elle avait acheté un journal du soir, mais n’arrivait pas à se concentrer sur les lignes qu’elle parcourait sans vraiment y accorder la moindre importance.
Tout en sirotant un café qui avait refroidi depuis une demi-heure au moins, elle tirait nerveusement sur la énième cigarette. Le cendrier qui trônait sur la table comptait une bonne douzaine de mégots d’inégales longueurs. Le serveur, dépassé par les commandes, n’avait pas pris la peine de le vider et cela irritait davantage Martine. Elle avait échoué là après avoir battu le pavé et parcouru de long en large l’immense hall du premier étage. La cafétéria donnait sur le tarmac et Martine pouvait voir l’incessant ballet des aéronefs frappés de sigles divers. Elle n’aimait pas l’ambiance standardisée des aéroports et leurs foules dépersonnalisées qui renforçaient singulièrement le sentiment de solitude… "Arrivée de l’avion d’Air France en provenance de Paris" : la voix suave et robotisée d’une speakerine couvrit le brouhaha qui montait du rez-de-chaussée. Martine écrasa un autre mégot dans le cendrier de la table d’à côté, ramassa son sac et quitta la terrasse couverte de la cafétéria. Un quart d’heure plus tard, elle vit surgir sa maman affalée dans un fauteuil roulant poussé par son frère Armand. Lourdaud, ce dernier dégoulinait de sueur. Emilie, heureuse malgré les affres de la maladie qui se lisaient sur son visage décrépi, criait à sa fille : "Martine ! Merci mille fois ! Je suis à Alger ! Je suis revenue à Aljazaïr avant de mourir ! Merci Martine ! Merci Armand !" Puis se tournant vers le policier qui la regardait s’éloigner de derrière la vitre de son guichet : "Merci à vous aussi d’avoir tout facilité ! Vous êtes d’une gentillesse…" Pour Martine, ce voyage à Alger ressemblait à tous les autres. Membre de Médecins sans frontières, elle a eu l’occasion de parcourir le monde dans tous les sens et, pour elle, un aéroport n’est qu’une porte ouverte sur une nouvelle destination, toujours différente de la précédente et à mille lieues de celle qui suit… Chaque pays a ses couleurs, ses odeurs, sa facette cachée. Alger ne l’a pas emballée parce qu’elle n’y a pas trouvé ce cachet particulier dont on l’a abreuvée tout au long de sa jeunesse. Son père d’abord qui ne passait pas une seule journée sans évoquer Bab-El-Oued, Saint- Eugène, le pastis que l’on prend chez Jérôme, les merguez de Benoît ou les crevettes royales de la Madrague. Tous les jours, il se mettait au balcon, face à la mer, pour regarder son Alger, derrière l’immensité bleue de la mer. Ainsi a-t-il vécu jusqu’au jour où on le trouva mort sur sa chaise ramenée du bled, sur le même balcon qu’il ne quittait jamais, été comme hiver. Nice ressemblait à Alger, disait-il. Mais il y manquait l’essentiel, cette ambiance colorée et festive, les cris des bébés, les querelles entre voisines vociférant dans la rumeur des matins chantants, les mille et un chahuts s’élevant des rues bigarrées, charriant une marée humaine toujours joyeuse et pétillante de vie. Et puis, il n’y avait pas le vieux Kaddour, ni l’ami des joutes de pétanque, Allaoua, ni le son lointain du muezzin… Après la mort de son vieux papa, Martine s’était attelée à réaliser le rêve de sa maman. Il ne fallait pas qu’elle parte sans revoir Alger. Elle ne comprenait pas ce qui subjuguait tant les pieds-noirs dans cette ville, radieuse certes et étroitement liée à la mer qu’elle dominait, mais qui n’avait rien des grandes capitales historiques ou des cités touristiques qu’elle a sillonnées tout au long de ses périples. De l’hôtel où elle séjournait, elle avait une vue magnifique sur le jardin d’Essai d’El Hamma, une immense mer verte qui s’étendait à l’infini et dont elle aimait admirer les reflets flamboyants au lever du soleil. Durant toute une semaine, elle s’était fixé comme tâche prioritaire d’arranger le voyage de sa mère. Elle lui avait préparé un programme qui allait certainement la satisfaire. Plus même, la combler. Elle n’avait rien oublié : le cimetière de Saint-Eugène pour la visite des tombes de la famille, la maison familiale à Bab-El-Oued, les sites historiques comme La Casbah et le pavillon 23, Padovani, le centre-ville, la Madrague, Sidi Ferruch, Fort-de-l’Eau, et tant d’autres endroits encore dont elle connaissait les noms par cœur, mais qu’elle n’avait jamais visités. Armand, légèrement plus âgé, se souvenait du départ précipité en juillet 1962. Il parlait souvent à sa sœur de l’ambiance du port, du bateau quittant la rade, des gens qui pleuraient. Martine avait à peine une année d’existence quand tout cela arriva. Elle n’avait aucun souvenir, aucune attache avec ce pays étranger et ce peuple dont elle trouvait parfois les mœurs excentriques. Le taxi qui attendait n’eut aucun mal à accéder à la zone interdite, car Martine avait tout expliqué au policier de faction et ce dernier avait été d’une amabilité extraordinaire. Il salua tout le monde au moment où le véhicule prenait son départ vers Alger. Emilie ne voulait rien rater du paysage, mais elle déchanta rapidement, car elle ne pouvait voir, pour le moment, qu’une succession d’échangeurs, des plaques vertes et bleues à gogo et des autoroutes qui s’entrecroisaient. "Cela a drôlement changé", lança-t-elle à Armand qui essayait de retrouver quelques repères à travers ce paysage impersonnel de béton. "Tiens, là, c’est écrit "Aïn-Taya !" Regarde, Armand ! Aïn Taya, mon Dieu…" Des larmes ruisselaient sur les joues creuses d’Emilie qui était au comble du bonheur. Elle se revoyait toute jeune, la vingtaine, dans un superbe maillot deux pièces, affalée sur le sable chaud, faisant semblant d’ignorer les centaines de regards qui la bouffaient… En voyant sa mère pleurer, Martine eut un pincement au cœur. Elle se tourna vers son frère. Il pleurait aussi. Pourtant, ils n’avaient rien vu encore… Alors, elle pensa à son père. Comme il aurait été heureux de faire ce voyage. Martine avait un picotement aux yeux. Sans savoir pourquoi, elle laissa quelques larmes couler de ses yeux. Elle en a vu d’autres pourtant. Elle a vu des guerres et des sinistres, des morts et des blessés et cela avait endurci son cœur. Elle n’était pas insensible, mais elle savait que pour être efficace dans le boulot qu’elle faisait, il fallait refouler ses sentiments. D’habitude, elle se maîtrisait devant les situations les plus éprouvantes. Et là, bêtement, sans avoir la moindre nostalgie pour ce pays, ni aucun lien palpable, elle se retrouvait en train de pleurer comme les autres. A travers la vitre de la voiture qui filait à toute vitesse sur l’autoroute encombrée, un soleil hivernal capiteux irradiait un petit bout de campagne épargné par le béton. Là-haut, le ciel était d’un bleu unique ! Elle n’avait jamais vu un bleu aussi intense, ni un soleil aussi vigoureux et tendre à la fois, ni une lumière aussi captivante. Elle ne connaissait pas cette lumière saturée, exacte, grisante qui va au-delà de vos yeux. Oui, elle venait de réaliser que cette lumière unique allait tout droit au cœur. Elle inondait tout l’être d’un rayonnement qui faisait du bien. Partout. Du bout des cheveux au bout de l’orteil. Mon Dieu, qu’elle était belle cette lumière, qu’il était magique ce ciel d’Alger dont elle venait subitement de découvrir l’âme, invisible à tous ceux qui n’avaient pas compris l’essentiel, à tous ceux qui passaient par ici sans lever la tête. Maintenant, Martine savait pourquoi sa mère et Armand pleuraient. Elle savait pourquoi son père se comportait comme un fou, affirmant voir "sa" ville alors qu’il se trouvait à mille kilomètres d’elle. Elle savait pourquoi, dans les yeux tristes des pieds-noirs, on distinguait parfois, en y prêtant attention, des soupçons de joie et des zestes d’amour infini pour ces paysages qui continuaient de vivre dans leur cœur, malgré tout… Martine respira profondément. Elle embrassa sa mère et lança au chauffeur : "Non, pas à l’hôtel ! Allons à la Madrague, "ma" Madrague…" Désormais, elle sera comme les autres, une fille du bled, bouffée dans ses entrailles par la passion de cette lumière qui, un après-midi de fin d’automne sur l’autoroute de Dar-El-Beïda, a pénétré par effraction dans son cœur froid.

M. F. (Maâmar FARAH)

La copie partielle ou totale des articles est autorisée avec mention explicite de l'origine " Le Soir d'Algérie " et l'adresse du site :
http://www.lesoirdalgerie.com

P. S. : Cette nouvelle, parue au mois de décembre 2005 dans un ouvrage intitulé "Soleils d’hiver ", je la dédie à tous les pieds-noirs qui ont gardé au fond de leur cœur, bien enfouie et à l’abri des turbulences du temps, cette lumière unique de mon pays, qui est aussi le leur… (M.F.) ?

 

Un autre retour : ...Le retour au bercail

 
 
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