Je suis cent pour cent Bainsrominois. Et oui, car je suis né
à Bains-romains en 1951.
Des souvenirs très nostalgiques sont toujours là-bas.
Den rêver trop souvent, me poussa à y retourner en
1990. BAINS-ROMAINS porte désormais le nom propre dHammamet.
Je prends le bus, ex-place du Gouvernement Général et
je descends à la Pointe-Pescade pour mieux revivre les souvenirs
de mon enfance au fil de mes pas.
À lentrée des Bains-romains,
bien après la carrière
Pérez, sur la gauche je retrouve lancienne épicerie
que mon père gérait sous le logement Galtier. En face,
mon fief, la cour de la Maison Demeure avec vue sur
la mer. Autour de la cour habitaient les familles Demeure, Greck, Guillou
et autres dont les noms méchappent. Maintenant tout est
muré ; on ne voit plus les habitations des résidents actuels.
Au fond de la cour à gauche, descente des escaliers et accès
au plus bas, chez la famille Mari. Cétait chez moi.
Rien na changé, malgré la décrépitude
des murs extérieurs des bâtiments.
En face, devant le parapet, je domine les diverses habitations des
familles Lassus, Villaplana et les autres. La mer est là et mon
rêve dévasion : le grand rocher comme on lappelait
chez nous du côté de la maison Demeure.
Par les grands escaliers, style festival de Cannes, en face de lhôtel,
je descends à la mer. Il y a là, le grand tunnel des égouts
où avec mon cousin nous avons failli brûler comme des merguez.
A droite, par les rochers, je rejoins la crique, ma " deuxième
maison ". Le portique où dormait le bateau de monsieur
Alsina a disparu. Je scrute la grotte du veau-marin où, gamin,
nous avions pénétré avec une barque empruntée
à je ne sais qui. Toujours impressionnante à lintérieur,
mais pas de veau-marin en vue. Son descendant existerait-il toujours ?
La crique, lieux des bains de mer et des devoirs décole
non faits, lieu de la pêche à la rascasse et des départs
transformés en expéditions vers le grand rocher (avec
la chambre à air de camion pour moi), la crique où jai
failli me noyer heureusement, ce brave Slimane était là
Retour à la nationale 11, au boulodrome que lon appelait
" placette ", ou peut-être linverse,
me semble-t-il. Mon père mamenait aux fêtes. Elle
est presque identique au passé malgré quelques modifications.
En face, le café Ripoll : cest le silence le plus
total. Ici, tout est muré ; il ny a plus la terrasse
doù émergeait lambiance de nos pères,
et des jeunes à scooters. Ici, je me rappelle lescrimeur
Jean-claude Magnant, le cul de Fanny dans larrière-salle
du café ainsi que le téléviseur noir et blanc où
nous allions voir la seule chaîne disponible.
Je continue mon chemin. Trottoir de droite, la villa " Mon
petit " et la villa " Mon chat laid ".
Le chat impassible est toujours sur le toit. La plaque "Pierre
Jacomino" est toujours scellée sur le mur. Plus loin la
maison " Ile de France ". En face, une
grande mosquée est érigée vers Atlas coopco. Très
jolie, la mosquée.
Je descends les escaliers, direction plage Martin. Je me rappelle du
cinéma en plein air. Les bruits que jai connus ny
sont plus. Je vais voir la plage des Algues, et la plage Campello et
je massure que ma crique et mon grand rocher sont toujours présents.
Là encore rien na changé.
Direction Baïnem. Je marrête devant lécole
de ma jeunesse et là, jai une pensée pour Madame
Héquet, mon institutrice que jai revu pour la dernière
fois à Marseille, en 1973. Seul le drapeau est différent.
La cloche est peinte en bleue mais ne marche plus. Une sonnerie retentit,
cest la sortie des classes. Je regarde tous ces enfants partir
chez eux et je me revoie, 35 ans plus tôt sur le trottoir brûlant,
mon cartable à la main, retournant avec mon grand frère
à la Maison Demeure sous un soleil de plomb. Nous plaisantions
quelquefois au passage avec notre cher Badabou, confortablement installé
à lombre dun arbre et dune bonne bouteille : " où
as-tu caché ta jambe, Badabou ? Dans mon pantalon,
nous répondait-il. "
Je poursuis ma route. Jarrive à Baïnem. Dans une
ruelle, à droite (je ne connais plus le nom), je revois par un
portail légèrement entrouvert, la villa de ma grand-mère
Vivès. Là encore tout est muré devant.
Je ressors sur la nationale. En face, la boulangerie Alès. Il
y avait une pompe à essence me semble-t-il, à lépoque.
Devant la caserne de la garde territoriale, en face, je monte la route
de la forêt de Baïnem. Léglise des communions
de nos aînés et des rameaux de Pâques en chocolat,
a disparu. Un grand trou à la place et des fondations, sur lesquelles
commence à sélever une mosquée.
Je retourne au centre des Bains-romains. Je passe par la ruelle, et
marrête devant le garage où jaidais mon ami,
Monsieur Villaplana, à carder la laine, car il rempaillait les
matelas. Je regarde la boulangerie aux coquillages à vingt francs
anciens pièce et passe devant la poste qui me paraît bien
petite maintenant - " un soir elle avait eu droit à
une STROUNGA ".
Je reprends le bus devant lépicerie Martinèz, comme
dans le temps, et je retourne à Alger, hôtel Es safir,
ex-Aletti.
Ce nétait donc pas un rêve. Javais bien vécu
là-bas. Les nombreuses photographies que jai ramenées
de ce pèlerinage, sont là afin que le souvenir de lAlgérie
demeure à jamais vivace
Mai 2005
Copie de la lettre au Docteur Rabia Lekhal Directeur de la Santé
et de la Population, à Alger :
Docteur,
Je suis la personne que vous avez attentivement écoutée
l'autre jour à la descente de l'avion Marseille-Alger, celui
qui retrouvait ses racines 43 ans moins 27 jours après les avoir
quittées. Je suis de retour au logis, j'habite la luxuriante
Côte d'Azur, et plus précisément Grasse, la capitale
mondiale du Parfum (de luxe of course).
J'ai d'ailleurs travaillé quelque trente années dans la
plus belle des usines qui faisaient tous les grands parfums mondiaux
que je vous cite : Air du temps de Nina Ricci, Poison de Christian Dior,
Opium d'Yves, Saint Laurent, Obsession de l'Américain Kelvin
Klein, comme tous les autres Dior et Saint Laurent, mon concitoyen et
natif comme moi, lui à Oran, moi à Alger, de 1936.
J'ai été très sensible aux compliments dont vous
avez bien voulu me gratifier à titre personnel. Je suis en effet
un nostalgérique forcené et ces trois jours passés
dans MON pays, car je le considère comme tel, m'ont fait tout
à la fois du bien et du mal ; du bien parce que j'en avais un
impérieux besoin, du mal parce que le paysage a tellement changé
et pas toujours en bien, que j'en suis revenu meurtri, désorienté,
peut être même guéri, inoculé contre mon mal
de vivre. La luxuriance de la Côte d'Azur, que sans doute vous
connaissez, m'a assurément trop bien ou mal habitué. Cannes
qui n'est qu'à 11 km va incessamment accueillir le Gotha mondial
du cinéma, le luxe va suinter de partout, il l'est déjà
en permanence avec les émirs du golfe qui habitent la région.
J'ai par contre ressenti une fierté énorme à la
vue de notre Mitidja qui, depuis le site somptueux du Tombeau de la
Chrétienne, déclinait tous ses verts. Nous l'avons ensuite
traversée de bout en bout en nous arrêtant dans tous les
patelins : Ameur El Aïn, El Affroun, Marengo qui ne s'appelle plus
comme cela. Et de voir ces champs si bien rangés, ces vignes
bien taillées fuir à l'horizon, j'ai repensé à
nos ancêtres, les artisans de cette beauté naturelle qu'ils
ont assèchée et sont morts par centaine de la malaria,
du paludisme et de toutes autres maladies pour la rendre si belle aujourd'hui.
Ceux d'entre nous qui ne connaissaient pas cette profusion céréalière
ou viticole, soit parce qu'ils étaient partis trop jeunes, soit
parce qu'ils n'étaient que les conjoints de leurs pieds noirs
d'épouses, en sont revenus époustouflés. J'ai par
contre été désolé de constater les constructions
anarchiques et pas toujours du meilleur goût qui enlaidissent
le magnifique site du Chenoua aux teintes violacées qui s'apesantit
de toute sa masse dans notre chère Méditerranée,
elle-même hélas en bien piteux état de votre côté.
Sachez que vos paroles me sont allées droit au coeur et que ce
pays, le vôtre, qui est le mien sans trop aujourd'hui le rester,
m'est très, très cher, il aura illuminé les 26
premières années de ma vie de toute sa splendeur, c'était
un Pays de Cocagne que je pleure tous les jours un peu plus.
Nostalgériquement vôtre.
Monsieur Gérard,
J'ai bien reçu votre courrier où vous me faites part des
sensations fortes que vous avez vécues lors de votre retour dans
notre si beau pays (le votre et le mien).
Mon épouse et moi même avons regretté que vous n'ayez
été parmi nous dans "votre famille" car vous
auriez compris définitivement qu'il ne reste de rancur
et/de haine que celles instrumentalisées par les nostalgiques
de l'Algérie d'une autre époque (non pas des NostAlgériques).
J'ai apprecié que les grands parfums mondiaux n'ont pas réussi
à vous détourner ou à créer une anosmie
à l'endroit des senteurs de votre pays qui continuera à
vous appartenir (n'a t-on pas besoin de sentir la terre qui nous a vu
naître autant que les parfums évoqués ?).
Vous aimez certainement la Côte d'Azur et Grasse qui vous a ouvert
les bras comme pour moi la ville de Bougie m'a vu naître et Alger
m'a adopté.
Les miens et moi même avons mal de tout ce que nous avons pu vivre
cette décennie mais ne dit-on pas " quand je m'ausculte
j'angoisse mais quand je me compare je me rassure".
Je souhaite que votre retour après 43 ans sera le prélude
à d'autres visites "chez votre frère d'Alger"qui
vous recevra avec votre famille dans les conditions d'hospitalité
et de fraternité de toujours.
Tabet et Nassima - RABIA
Monsieur et cher docteur,
Je désespérais vraiment de recevoir une réponse
de votre part, craignant même avec ma franchise brutale de vous
avoir froissé lors de ma lettre de mai 2005 au retour de ma virée,
de groupe, en Algérie en vous donnant mes impressions, à
chaud, sur ce que j'y avais trouvé et ressenti.
Je constate aujourd'hui, avec un immense plaisir, que ce n'était
pas le cas. Et je vous remercie surtout, de tous les compliments et
qualités que vous avez la bonté de me reconnaître.
J'aurais bien aimé répondre à votre invitation
et avec mon amie, Élisabeth Bérard, présente à
mes côtés lors de notre entretien à l'aéroport
Houari Boumédiène, honorer votre table comme vous nous
en aviez priés. Mais nous étions littéralement
dans des rails lors de cette visite. En effet, arrivés
en votre compagnie le mercredi 4 mai 2005 vers 18 heures, nous
avons dû aller loger à Sidi-Fredj, à l'Hôtel
el Marsa, de l'autre côté de la ville d'Alger, à
quelques 35 km de son centre vital. Nous naviguions en car. Le lendemain,
jeudi 6, nous sommes venus dans notre quartier le matin, à Saint
Eugène pour moi, Bologhine pour vous, pour ensuite aller déjeuner
"Chez Sauveur" à la Madrague, et revenir l'après-midi
à Saint Eugène, déposer une gerbe au cimetière,
monter pour une messe à Notre Dame d'Afrique avec le téléférique
que nous ne connaissions pas et visiter ensuite Alger, mais rapidement
sans arrêter le car, sous la pluie de surcroît. Retour pour
nous les 40 Saint Eugénois à 20 heures passé à
l'Hôtel et de nouveau à 35 km d'Alger.
Le lendemain vendredi 6, départ de Sidi-Fredj dans l'autre sens
avec visite de Bou Haroun, les chalutiers et leurs poissons, du Tombeau
de la Chrétienne, déjeuner à Tipasa, que vous écrivez
curieusement avec un Z, Tipaza, aujourd'hui (?), et visite des Ruines
après et non avant le repas comme initialement prévu dans
un restaurant de la ville. Nous n'avons pu, de ce fait, nous arrêter
à Cherchell où nous sommes pourtant allés
pour rien. Et nous avons ensuite sillonné toute la Mitidja en
nous arrêtant longuement à Marengo, qui ne s'appelle plus
comme cela, et El Affroun, sans pouvoir ni visiter Boufarik, ni même
Blida qui étaient pourtant au programme des réjouissances
et sommes rentrés, exténués, à près
de 21 heures, à l'Hôtel.
Le samedi 7, nous avons consacré toute la matinée à
Saint Eugène, chacun de nous voulant fouiner dans les appartements
et ou villas abandonnés en 1962, où nous avons d'ailleurs
été accueillis comme des princes, à bras ouvert
et à cafetière ou théière dégoulinantes
de nectar. C'est très en retard que nous nous sommes retrouvés
au plus haut du Boulevard Camille Saint Saëns, lui aussi débaptisé,
bien que ce musicien soit enterré à Saint Eugène.
Ensuite, vers trois heures de l'après-midi déambulation
dans les ex-rue Michelet et d'Isly, visite de la Grande Poste et autres
monuments qui nous tenaient à cur. Et nous avions le soir,
rendez-vous avec un ami d'enfance qui nous attendait à l'hôtel,
avec sa charmante fille, tous deux avocats à la cour, Maître
Fayçal Boutaleb, avec embrassades et larmes au coin de l'il,
et surtout dîner en commun. Difficile dans ces conditions de nous
échapper pour aller dîner en ville et honorer votre table
comme vous nous l'aviez si aimablement proposé. Il nous aurait
fallu affréter un taxi avec un retour en pleine nuit jusqu'à
Sidi Fredj. Car, le lendemain dimanche 8 mai 2005, lever aux trompettes
à six heures et direction l'aéroport Houari Boumédiène
d'où nous décollions à 9h30, en réalité
à 11h30.
Croyez bien que j'ai regretté de ne pas avoir répondu
à votre charmante invitation. J'ose espérer que ce sera
à une autre occasion, dans un voyage plus personnel et plus calme
que celui que nous avons vécu en mai 2005, pour moi 43 ans moins
27 jours après avoir décollé de maison Blanche
la mort dans l'âme.
J'aurais dû vous expliquer cela dans ma première lettre
mais je craignais aussi d'être trop long comme aujourd'hui, et
de vous importuner.
Je vous prie de croire, Monsieur et cher Docteur, à l'expression
de ma plus parfaite considération fraternelle comme vous
le dites.
Gérard et Marcelle STAGLIANO
Soleils dhiver
A quatorze heures piles, lavion en provenance de Paris se posa
sur la piste numéro 2 de laéroport Houari-Boumediene
dAlger. Martine, arrivée une heure plus tôt directement
de lhôtel Sofitel où elle séjournait depuis
une semaine, simpatientait jusque-là dans le hall impersonnel
et froid de la nouvelle aérogare. Elle avait acheté un
journal du soir, mais narrivait pas à se concentrer sur
les lignes quelle parcourait sans vraiment y accorder la moindre
importance.
Tout en sirotant un café qui avait refroidi depuis une demi-heure
au moins, elle tirait nerveusement sur la énième cigarette.
Le cendrier qui trônait sur la table comptait une bonne douzaine
de mégots dinégales longueurs. Le serveur, dépassé
par les commandes, navait pas pris la peine de le vider et cela
irritait davantage Martine. Elle avait échoué là
après avoir battu le pavé et parcouru de long en large
limmense hall du premier étage. La cafétéria
donnait sur le tarmac et Martine pouvait voir lincessant ballet
des aéronefs frappés de sigles divers. Elle naimait
pas lambiance standardisée des aéroports et leurs
foules dépersonnalisées qui renforçaient singulièrement
le sentiment de solitude "Arrivée de lavion
dAir France en provenance de Paris" : la voix suave et robotisée
dune speakerine couvrit le brouhaha qui montait du rez-de-chaussée.
Martine écrasa un autre mégot dans le cendrier de la table
dà côté, ramassa son sac et quitta la terrasse
couverte de la cafétéria. Un quart dheure plus tard,
elle vit surgir sa maman affalée dans un fauteuil roulant poussé
par son frère Armand. Lourdaud, ce dernier dégoulinait
de sueur. Emilie, heureuse malgré les affres de la maladie qui
se lisaient sur son visage décrépi, criait à sa
fille : "Martine ! Merci mille fois ! Je suis à Alger !
Je suis revenue à Aljazaïr avant de mourir ! Merci Martine
! Merci Armand !" Puis se tournant vers le policier qui la regardait
séloigner de derrière la vitre de son guichet :
"Merci à vous aussi davoir tout facilité !
Vous êtes dune gentillesse " Pour Martine, ce
voyage à Alger ressemblait à tous les autres. Membre de
Médecins sans frontières, elle a eu loccasion de
parcourir le monde dans tous les sens et, pour elle, un aéroport
nest quune porte ouverte sur une nouvelle destination, toujours
différente de la précédente et à mille lieues
de celle qui suit Chaque pays a ses couleurs, ses odeurs, sa facette
cachée. Alger ne la pas emballée parce quelle
ny a pas trouvé ce cachet particulier dont on la
abreuvée tout au long de sa jeunesse. Son père dabord
qui ne passait pas une seule journée sans évoquer Bab-El-Oued,
Saint- Eugène, le pastis que lon prend chez Jérôme,
les merguez de Benoît ou les crevettes royales de la Madrague.
Tous les jours, il se mettait au balcon, face à la mer, pour
regarder son Alger, derrière limmensité bleue de
la mer. Ainsi a-t-il vécu jusquau jour où on le
trouva mort sur sa chaise ramenée du bled, sur le même
balcon quil ne quittait jamais, été comme hiver.
Nice ressemblait à Alger, disait-il. Mais il y manquait lessentiel,
cette ambiance colorée et festive, les cris des bébés,
les querelles entre voisines vociférant dans la rumeur des matins
chantants, les mille et un chahuts sélevant des rues bigarrées,
charriant une marée humaine toujours joyeuse et pétillante
de vie. Et puis, il ny avait pas le vieux Kaddour, ni lami
des joutes de pétanque, Allaoua, ni le son lointain du muezzin
Après la mort de son vieux papa, Martine sétait
attelée à réaliser le rêve de sa maman. Il
ne fallait pas quelle parte sans revoir Alger. Elle ne comprenait
pas ce qui subjuguait tant les pieds-noirs dans cette ville, radieuse
certes et étroitement liée à la mer quelle
dominait, mais qui navait rien des grandes capitales historiques
ou des cités touristiques quelle a sillonnées tout
au long de ses périples. De lhôtel où elle
séjournait, elle avait une vue magnifique sur le jardin dEssai
dEl Hamma, une immense mer verte qui sétendait à
linfini et dont elle aimait admirer les reflets flamboyants au
lever du soleil. Durant toute une semaine, elle sétait
fixé comme tâche prioritaire darranger le voyage
de sa mère. Elle lui avait préparé un programme
qui allait certainement la satisfaire. Plus même, la combler.
Elle navait rien oublié : le cimetière de Saint-Eugène
pour la visite des tombes de la famille, la maison familiale à
Bab-El-Oued, les sites historiques comme La Casbah et le pavillon 23,
Padovani, le centre-ville, la Madrague, Sidi Ferruch, Fort-de-lEau,
et tant dautres endroits encore dont elle connaissait les noms
par cur, mais quelle navait jamais visités.
Armand, légèrement plus âgé, se souvenait
du départ précipité en juillet 1962. Il parlait
souvent à sa sur de lambiance du port, du bateau
quittant la rade, des gens qui pleuraient. Martine avait à peine
une année dexistence quand tout cela arriva. Elle navait
aucun souvenir, aucune attache avec ce pays étranger et ce peuple
dont elle trouvait parfois les murs excentriques. Le taxi qui
attendait neut aucun mal à accéder à la zone
interdite, car Martine avait tout expliqué au policier de faction
et ce dernier avait été dune amabilité extraordinaire.
Il salua tout le monde au moment où le véhicule prenait
son départ vers Alger. Emilie ne voulait rien rater du paysage,
mais elle déchanta rapidement, car elle ne pouvait voir, pour
le moment, quune succession déchangeurs, des plaques
vertes et bleues à gogo et des autoroutes qui sentrecroisaient.
"Cela a drôlement changé", lança-t-elle
à Armand qui essayait de retrouver quelques repères à
travers ce paysage impersonnel de béton. "Tiens, là,
cest écrit "Aïn-Taya !" Regarde, Armand
! Aïn Taya, mon Dieu " Des larmes ruisselaient sur les
joues creuses dEmilie qui était au comble du bonheur. Elle
se revoyait toute jeune, la vingtaine, dans un superbe maillot deux
pièces, affalée sur le sable chaud, faisant semblant dignorer
les centaines de regards qui la bouffaient En voyant sa mère
pleurer, Martine eut un pincement au cur. Elle se tourna vers
son frère. Il pleurait aussi. Pourtant, ils navaient rien
vu encore Alors, elle pensa à son père. Comme il
aurait été heureux de faire ce voyage. Martine avait un
picotement aux yeux. Sans savoir pourquoi, elle laissa quelques larmes
couler de ses yeux. Elle en a vu dautres pourtant. Elle a vu des
guerres et des sinistres, des morts et des blessés et cela avait
endurci son cur. Elle nétait pas insensible, mais
elle savait que pour être efficace dans le boulot quelle
faisait, il fallait refouler ses sentiments. Dhabitude, elle se
maîtrisait devant les situations les plus éprouvantes.
Et là, bêtement, sans avoir la moindre nostalgie pour ce
pays, ni aucun lien palpable, elle se retrouvait en train de pleurer
comme les autres. A travers la vitre de la voiture qui filait à
toute vitesse sur lautoroute encombrée, un soleil hivernal
capiteux irradiait un petit bout de campagne épargné par
le béton. Là-haut, le ciel était dun bleu
unique ! Elle navait jamais vu un bleu aussi intense, ni un soleil
aussi vigoureux et tendre à la fois, ni une lumière aussi
captivante. Elle ne connaissait pas cette lumière saturée,
exacte, grisante qui va au-delà de vos yeux. Oui, elle venait
de réaliser que cette lumière unique allait tout droit
au cur. Elle inondait tout lêtre dun rayonnement
qui faisait du bien. Partout. Du bout des cheveux au bout de lorteil.
Mon Dieu, quelle était belle cette lumière, quil
était magique ce ciel dAlger dont elle venait subitement
de découvrir lâme, invisible à tous ceux qui
navaient pas compris lessentiel, à tous ceux qui
passaient par ici sans lever la tête. Maintenant, Martine savait
pourquoi sa mère et Armand pleuraient. Elle savait pourquoi son
père se comportait comme un fou, affirmant voir "sa"
ville alors quil se trouvait à mille kilomètres
delle. Elle savait pourquoi, dans les yeux tristes des pieds-noirs,
on distinguait parfois, en y prêtant attention, des soupçons
de joie et des zestes damour infini pour ces paysages qui continuaient
de vivre dans leur cur, malgré tout Martine respira
profondément. Elle embrassa sa mère et lança au
chauffeur : "Non, pas à lhôtel ! Allons à
la Madrague, "ma" Madrague " Désormais, elle
sera comme les autres, une fille du bled, bouffée dans ses entrailles
par la passion de cette lumière qui, un après-midi de
fin dautomne sur lautoroute de Dar-El-Beïda, a pénétré
par effraction dans son cur froid.
M. F. (Maâmar FARAH)
La copie partielle ou totale des articles est autorisée avec
mention explicite de l'origine " Le Soir d'Algérie "
et l'adresse du site : http://www.lesoirdalgerie.com
P. S. : Cette nouvelle, parue au mois de décembre 2005 dans
un ouvrage intitulé "Soleils dhiver ", je la
dédie à tous les pieds-noirs qui ont gardé au fond
de leur cur, bien enfouie et à labri des turbulences
du temps, cette lumière unique de mon pays, qui est aussi le
leur (M.F.) ?