comme Kémia
Les Français appellent cela des " Amuse-Gueules "
joli nom au demeurant, mais nous qui les aimions quand même
beaucoup nen déplaise à certains, avions
adopté le mot arabe de kémia, indispensable agrément
de lanisette de chez Liminana ou Gras mais il y en avait bien
dautres. De même, dans ce rayons-là, on appelait
les Lupins des Tramousses de leur nom arabe encore et toujours. La kémia
conditionnait bien souvent le choix du bistrot où nous allions
boire lanisette en question. Et là hélas, jai
un léger trou de mémoire, car nous allions au-dessus du
marché de Bab-El-Oued dans une célèbre brasserie
où elle était abondante et variée, un véritable
régal.
Quand nous ne poussions pas un peu plus loin
soit au Palladium à Baïnem à une seule petite encablure
des Bains-Romains, soit au Champ-de-Manuvre, sous les arcades
de la rue de Lyon, je crois mais mes neurones me trahissent gaiement
aujourdhui, à la Brasserie des Pyramides qui offrait bien
davantage de choix encore.
Mais restons sérieux et toute honte bue pour nous, Algérois
grand teint et fiers de lêtre, il ny avait rien de
comparable avec la rue dArzew, la rue principale de nos ennemis
(sportifs sentend) dOran.
Là, dans nimporte lequel de ces bistrots qui se faisaient
une concurrence acharnée, les petites assiettes étaient
alignées les unes contres les autres dun bout à
lautre des comptoirs, et offraient de tout, et elles étaient
remplies aussitôt vidées par notre gloutonnerie.
Moi, qui ai eu la chance de faire mes classes dofficier de réserve
dans la bonne caserne dEckhmul, près des Arènes
oranaises, au plus haut de la ville sous le Murdjadjo, je disais à
mes copains " patos ", entendre métropolitains :
" Allez, ce soir, on va dîner en ville, cest un
ordre ". Et eux de sécrier en chur :
" Mais on na pas dargent ! ". Ma
réponse lapidaire " Et alors, on sen fout ".
On allait faire la revue des " églises "
(cest de lhumour) de la rue dArzew, consciencieusement
en passant dun bistrot à lautre, sans doute pour
faire jouer la concurrence à plein. Et chacun de payer sa tournée
qui nétait dailleurs pas une ruine à lépoque.
Petits rougets fris et chauds, seiches au noir et au piquant, grosses
fêves, séchées, bouillies et saupoudrées
de kemoun, (cumin), moules marinières, bliblis, cacahuètes
grillées et salées, poulpes en salade, frites de toutes
les formes, tramousses, langanisses grillées, il y avait de tout
et plus encore. On en revenait légèrement paf et la bouche
en feu à cause des piments , et le ventre bien rempli. Les copains
en question nen revenaient pas, et les autres soirs, il fallait
les réfréner sans cela cest tous les jours que le
Bon Dieu faisait, et Dieu sait sil en faisait le bougre, quil
aurait fallu se bourrer la gueule. Le plus dur en arrivant était
de bien viser lentrée de la caserne du 2e Tirailleur,
où la garde veillait, et de marcher dun pas lent en respectant
la trajectoire le plus rectiligne possible et ce nétait
pas facile du tout.
Oui, je vous le dis bien haut, qui na pas
connu la kémia dOran, na rien connu et cela au risque
de me répéter au grand dam de ma nature dAlgérois
et toute honte bue
avec lanisette.
Gérard STAGLIANO